Bruce Eesly, Emi Kusano, Beyond Human : et si l’IA permettait de voyager dans le temps ?

Bruce Eesly, Emi Kusano, Beyond Human : et si l'IA permettait de voyager dans le temps ?
“New Farmer” ©Bruce Eesly

Et si l’intelligence artificielle rendait possible le voyage dans le temps ? C’est ce que suggère le travail des trois artistes, Emi Kusano, Bruce Eesly et Beyond Human. Présentations.

En ces temps où l’intelligence artificielle fait à présent partie de nos quotidiens, le fameux refrain « aznavourien » « je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître » n’a plus vraiment cours. Le voyage dans le temps est un des petits tours de passe-passe accomplis par la technologie. Certains s’en donnent d’ailleurs à cœur joie, y compris les profils les plus originaux.

Le géant américain de la tech, Google a ainsi annoncé fin juin avoir retiré une douzaine d’images générées via IA par des activistes environnementaux de l’association Letzte Generation (Dernière Génération). Ces prises de vue, bien réelles mais passées à la moulinette de l’IA, projettent certains lieux touristiques en mai 2070. On peut ainsi découvrir la charmante bourgade de Salzbourg, privée de son rivage, ou bien une vue sur une des vallées du Tyrol asséchée et grise. L’objectif de la campagne ? Sensibiliser à l’urgence climatique. Une cause qui touche indirectement le premier artiste voyageur spatio-temporel de notre sélection : Bruce Eesly.

Un enfant tient un légume géant dans un style photographique typique des années 1960.
Le fermier du futur ©Bruce Eesly

Bruce Eesly, quand l’IA a la main verte

L’artiste berlinois Bruce Eesly est un féru de jardinage, une passion qu’il entretient dans son Kleingarten, ce type de jardin loué à l’année que l’on peut retrouver sur l’ensemble du territoire allemand. « Nous y faisons pousser des fruits et des légumes plusieurs mois par an », explique-t-il, visiblement fier de défendre une approche artisanale « qui va à l’encontre de l’agriculture telle que nous la connaissons aujourd’hui – et héritée de la révolution verte ».

Introduite dans les pays émergents dans les années 1960 sous l’impulsion de la Fondation Rockefeller, la révolution verte défend une vision techno-solutionniste de l’agriculture. Productivité et rendement sont érigés comme des miracles technologiques, permis entre autres par l’introduction de la manipulation génétique dans les champs. « Dans les brochures et rapports d’activité émis par les entreprises agrochimiques de l’époque, la photographie est utilisée comme preuve de la viabilité et supériorité de ces technologies ». Grâce aux machines, ouf, le fermier pourrait donc enfin se reposer… « Cette période est l’âge d’or de la foi en une nature dominée par les technologies humaines ».

BruceEesly
« Nous vivons un âge où notre confiance dans les images photographiques s’effrite. »

Dans son exposition Le Fermier du futur, présentée jusque fin septembre 2024 aux Rencontres photographiques d’Arles, Bruce Eesly illustre et alerte avec beaucoup d’humour les dérives du techno-optimisme dans une série de photographies documentaires qui semble tout droit venir des années 1960. Spoiler alert : ces photos ne sont pas authentiques. Elles ont en réalité été générées par l’IA. « C’est rigolo, reprend-il. Nous vivons un âge où notre confiance dans les images photographiques s’effrite ». En cause ? L’introduction auprès du grand public des outils d’IA générative.

Grâce à cette technologie, l’idée de Bruce Eesly est « d’explorer et d’apprendre du passé en le décalant légèrement ». Dans cet univers absurde, des choux-fleurs gigantesques trônent devant des épiceries, des enfants gagnent des prix du plus beau légume géant ou des carottes s’épanouissent en gerbes sur les tables de ferme. Cette série a été immortalisée dans une brochure rétrofuturiste auto-éditée, New Farmer.

De jeunes japonais habillés de façon rétrofuturiste dans le Tokyo des années 1980.
Neural Fad #5 ©Emi Kusano
De jeunes japonaises en tenues flashy, dans un style esthétique propre aux années 1980.
Neural Fad #50 ©Emi Kusano

Emi Kusano, le Tokyo fashion et avant-gardiste des années 1980

On le sait depuis notre discussion commune l’année dernière, la nostalgie est, pour ainsi dire, un trait de personnalité propre à Emi Kusano. Son travail artistique – que ce soit en tant que musicienne ou artiste numérique – est une ode aux années 1980, et plus largement encore à la pop-culture japonaise.

Dans sa série de photographies IA Neural Fad et la vidéo Morphing Memory of Neural Fad (qui vient de remporter un Meta Morph Award et a été présenté en juin dernier au Grand Palais immersif lors de l’expo Artificial Dreams), l’artiste japonaise embarque le visiteur dans le Tokyo alternatif des eighties. « Au Japon, nous avions un rapport très particulier à la mode, très domestique. Dans les années 1980-1990, la mode se passait à l’échelle d’un quartier et dans la rue », se rappelle-t-elle dans la revue Portfolio.

Dans cette série, on découvre ainsi différentes contre-cultures qui paradaient dans les rues d’Harajuku : les Takenoko-Zoku qui arboraient des sarouels colorés, ou encore les Karasu-zoku (littéralement, la tribu du corbeau), qui portaient des tenues noires et déstructurées. Toutes ces tribus ont inspiré et lancé les grands noms de la mode japonaise, Comme des Garçons, Yoji Yamamoto ou Issey Miyake. « J’aime beaucoup l’idée de voyager dans le temps. C’est ce que me permet l’IA, mais avec une distorsion ».

Des hommes en costume surélevés semblent vouloir sortir de la photo, le tour dans un style noir et blanc propre aux années 1920.
Mass Hysteria ©Beyond Human

Beyond Human, une autre histoire des images

Notre dernier voyageur dans le temps est réalisateur. Beyond Human (Matthieu Mantovani) vient de cofonder avec Innervisions (Sébastien Drhey) le label d’artistes IA, Année Zéro, qui a présenté son premier show collectif Terra Mirabilis du 10 juillet au 27 juillet dernier à Paris. « Je me suis mis à l’IA, il y a deux ans et demi, se souvient Matthieu Mantovani. Je tournais en Australie et un pote m’a montré Stable Diffusion ».

Si le Français avoue avoir été « peu rassuré au début », le potentiel de la technologie le fascine rapidement. Sous le pseudonyme de Beyond Human – devenu, depuis, son nom d’artiste IA – l’homme fréquente les serveurs Discord d’initiés et de curieux de l’IA générative. « Au départ, j’utilisais ces outils pour nourrir mes idées de fiction. Je créais des images plutôt cinématographiques ». Et effectivement, ses séries Mass Hysteria et 104° Fahrenheit dégagent une narration et une ambiance héritées des vieux films catastrophe – de King Kong à la Guerre des Mondes de 1953, en passant par Soleil Vert.

Mass Hysteria développe de manière très réaliste un New York des années 1920, envahi par la panique. Le bitume, les murs des buildings, leurs sommets, les ponts grouillent d’hommes blancs généralement trentenaires, qui semblent vouloir s’échapper du cadre de la photo. « J’ai grandi et vécu dans un siècle (le 20e, ndlr) où on pouvait brandir une photo pour prouver l’existence de quelque chose. L’IA a rebattu les cartes. Ma première frayeur passée, je me suis amusé à revisiter et réinventer l’histoire, des années 1900 à 1970. C’est assez vertigineux ». Toute cette réflexion, aussi intéressante sur le fond qu’efficace sur la forme, donne aujourd’hui naissance au projet The End of Truth – dont fait partie la série Mass Hysteria. Passionnant !

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