Un quart de siècle touche à sa fin. L’occasion de fouiller dans nos souvenirs et de se remémorer les œuvres issues du champ du numérique qui, ces vingt-cinq dernières années, ont bousculé, questionné et réinventé le monde de l’art. Ni classement, ni exhaustivité ici, simplement une belle cartographie des années 2001-2025, un voyage parmi des créations qui se sont appuyées sur l’IA, la VR, les NFTs, la XR ou la robotique pour imposer à nous d’autres regards, d’autres réalités.

Obvious – Portrait d’Edmond de Belamy (2018)
S’il y a une oeuvre pionnière de l’ère de l’IA, en tout cas à l’origine d’un vrai questionnement éthique et populaire, c’est bien celle-ci. Imaginé par le collectif français Obvious, le Portrait d’Edmond de Belamy s’inscrit dans une série de onze portraits d’une famille bourgeoise fictive : les Belamy, clin d’oeil au chercheur Ian Goodfellow, scientifique en intelligence artificielle et inventeur des réseaux antagonistes génératifs. Car oui : si l’oeuvre semble être une toile d’un grand maître d’antan, il n’en est rien. Il suffit de voir la signature : une formule mathématique. Il n’y a dès lors plus de doute à avoir : l’algorithme est bel et bien bien capable de produire de l’art.
Pourquoi ce portrait plutôt qu’un autre issu de la même série ? Et bien parce qu’en 2018, le collectif est approché par Christie’s pour une vente du tableau, estimé entre 7 000 et 10 000 dollars. Raté : le Portrait d’Edmond de Belamy partira contre 432 500 dollars, soit 45 fois le prix estimé. Quant à son acquéreur, anonyme, il restera à tout jamais le premier à avoir acheté aux enchères un tableau réalisé par une IA. /ZT

Shu Lea Cheang – 3’3’6′ (2019)
Représentant Taïwan à la Biennale de Venise, l’artiste americano-taïwanaise, pionnière du net.art et du mouvement cyberféministe, Shu Lea Cheang saisit cette invitation pour dénoncer les conditions carcérales américaines. Baptisée 3’3’6′, en référence à la surface standardisée d’une cellule transatlantique, son oeuvre est le résultat de dix études de cas de personnes exclues ou incarcérées en raison de leur genre, de leur orientation sexuelle ou de leurs ethnies.
En s’attachant à retracer, dans une perspective critique, la formation et la sédimentation des hégémonies visuelles et juridiques au fil du temps – ainsi que les régimes de légitimation qu’elles produisent autour du sexe, du genre et de l’origine ethnique -, 3’3’6′ propose également des formes d’enfermement alternatives. Celles-ci ne sont peut-être pas physiques, mais elles demeurent profondément contraignantes. Pis encore, elles prolifèrent à l’ère numérique, accompagnant de fait la normalisation de dispositifs et de technologies de surveillance devenus structurels de nos existences contemporaines. /ZT

Grégory Chatonsky – Terre seconde (2019)
L’exposition au Palais de Tokyo parlait de réalité alternative (alt+R, Alternative Réalité), l’œuvre usait de l’IA… On n’est alors qu’en 2019 et Grégory Chatonsky anticipe déjà les grandes questions de la décennie suivante avec une œuvre qui s’autogénère grâce à un assemblage en réseau d’appareils reproduisant une planète presque similaire à la nôtre.
Ici, pas de machines, ni de robotique ou de systèmes algorithmiques apparents ; et pourtant, ils sont partout dans cette installation en évolution constante. On parle d’« installation », mais le plus juste serait plutôt d’évoquer Terre seconde comme un cabinet de curiosités jamais réellement achevé, au sein duquel un autre monde prend forme en réponse à la mort lente de celui dans lequel nous vivons. /MD

Refik Anadol – Machine Hallucination (2019)
Dans la Grande Nef du Centre Pompidou-Metz, une œuvre numérique balaie les certitudes : non, l’intelligence artificielle ne se contente plus d’imiter le réel. Elle l’invente. Avec Machine Hallucination, Refik Anadol nous invite ainsi à voir le monde à travers les yeux des machines. Sur une toile de plus de 100 mètres carrés, il projette une impressionnante fresque de données, fruit d’un travail titanesque sur plus de deux cents millions d’images liées à la nature. Et anticipe celle de demain, aussi fantasque soit-elle.
Issue des projets de recherche menés sur le long terme par Refik Anadol mêlant architecture, données environnementales, esthétique de la probabilité et expériences de Google et de la NASA sur l’intelligence artificielle (programmes Quantum Artificial Intelligence Lab et AI Quantum Supremacy), l’oeuvre visuelle en 3D s’appuie également sur une expérience sonore générée grâce à des bruits quantiques. De quoi nous immerger pleinement dans une nature inconnue, mais non moins fascinante. /ZT

teamLab – Resonating Life in the Acorn Forest (2020)
Impossible de parler d’art immersif ces dix dernières années sans évoquer le succès monstre des dispositifs de teamLab, ce collectif japonais à l’origine des œuvres et des expositions les plus populaires du genre. On tient pour preuve teamLab – Resonating Life in the Acorn Forest qui transforme les forêts de chênes des bois de Musashino en un espace artistique interactif, voué à évoluer en fonction des déambulations des visiteurs.
S’il est difficile d’accéder aux données environnementales d’une telle proposition, censée jouer avec la nature sans avoir d’impact sur elle malgré l’utilisation des technologies numériques, d’autres statistiques existent : en 2023, près de 2,5 millions de visiteurs se sont en effet rendus au musée teamLab. Le chiffre est démentiel ; l’engouement autour des créations du collectif, incontestable. /MD