Un quart de siècle touche à sa fin. L’occasion de fouiller dans nos souvenirs et de se remémorer les œuvres issues du champ du numérique qui, ces vingt-cinq dernières années, ont bousculé, questionné et réinventé le monde de l’art. Ni classement, ni exhaustivité ici, simplement une belle cartographie des années 2001-2025, un voyage parmi des créations qui se sont appuyées sur l’IA, la VR, les NFTs, la XR ou la robotique pour imposer à nous d’autres regards, d’autres réalités.

Beeple – Everydays: The First 5000 Days (2021)
Collage numérique réalisé par l’Américain Mike Winkelmann, aka Beeple, durant 5 000 jours d’affilée, Everydays: The First 5000 Days a fait un bruit monstre en 2021 après une vente record chez Christie’s, suivie par quelque 22 millions d’internautes. Cédé pour 69,3 millions de dollars – soit 57,8 millions d’euros -, l’oeuvre témoigne d’un tournant majeur au sein du marché de l’art : non, le numérique ne peut plus être ignoré, ni marginalisé.
Everydays: The First 5000 Days incarne à la perfection une époque enthousiaste à l’idée des NFTs (non-fungible token), nouvelle technologie d’authentification utilisant la blockchain pour commercialiser l’art. Née en 2017, cette appellation est entrée dans le vocabulaire populaire avec fracas, notamment grâce à ce coup de projecteur mis sur Beeple. « Des artistes utilisent du stockage de données et des logiciels pour créer de l’art et le diffuser sur Internet depuis plus de vingt ans, mais il n’y avait pas [jusqu’ici] de véritable moyen pour le posséder et le collectionner, rappelait Mike Winkelmann dans un communiqué publié par Christie’s après la vente. Avec le NFT, tout ça a changé. Nous assistons au commencement d’un nouveau chapitre dans l’histoire de l’art, de l’art numérique. » Si l’engouement autour des NFTs a fini par se tasser, l’art numérique, lui, bénéficie désormais bel et bien d’une attention inédite. /ZT

Holly Herndon & Mat Dryhurst – I’m Here 17.12.2022 5 :44 (2023)
Dans la série I’m Here 17.12.2022 5:44, le duo Holly Herndon et Mat Dryhurst rassemble un ensemble d’images revenant sur la naissance de leur enfant Link, qui a plongé Holly Herndon dans un coma d’une semaine à l’hôpital. Un évènement traumatisant dont Mat Dryhurst a conservé la trace en vidéo et sur lequel Holly Herndon est également revenue, enregistrant les souvenirs flous de son coma sur une bande sonore. Voici le point de départ du projet qui réunit plusieurs portraits brouillés grâce à l’IA, traduisant cette mémoire fiévreuse, où l’on distingue tant bien que mal l’artiste accouchant ou le visage de son fils.
Empreinte d’émotions maternelles, l’oeuvre explore la manière dont les outils technologiques peuvent servir de filtres, et permettent de donner du sens à des événements profondément personnels, brouillés et sensibles. /ZT

Josèfa Ntjam – swell of spæc(i)es (2024)
« Quand est-ce que tout ça a commencé ? ». C’est là l’une des nombreuses phrases prononcées par Josèfa Ntjam. Celle-ci émerge depuis deux sculptures biosourcées, installées non loin d’un grand écran de cinéma incurvé où, durant vingt minutes, au rythme d’une mélodie méditative, la caméra se déplace au sein de différents univers générés informatiquement : un désert, un océan ou même l’espace – qui donne lieu à une autre phrase, piochée cette fois dans la discographie de Sun Ra, « Space is the place ».
Nourrie de multiples références (à Frantz Fanon, à bell hooks, etc.), swell of spæc(i)es peut se lire comme une relecture contemporaine de la création de l’univers, centrée sur le plancton. C’est un dispositif immersif, certes, mais c’est surtout un mythe, inspiré de la cosmogonie dogon et traduit en animation 3D, au sein duquel l’océan et le cosmos, les espèces et les temporalités dialoguent en totale harmonie. /MD

Apichatpong Weerasethakul – A Conversation With Sun (2024)
Reconnu pour ses longs-métrages, notamment Oncle Boonmee et Memoria, tous deux primés à Cannes en 2010 et 2021, Apichatpong Weerasethakul s’essaye pour la première fois à la VR avec A Conversation with the Sun, une expérience où tous les visiteurs entrent dans un même songe, explorent un outre-monde et font l’expérience d’un temps suspendu, bien aidés en cela par la composition tout en poésie et en ondulations du regretté Ryuichi Sakamato.
Dans un premier temps, c’est au sein d’une pièce sombre que le spectateur est invité à entrer. Là, un écran biface occupe le centre de l’espace et diffuse différentes séquences de sa filmographie, notamment celles où l’on voit ses protagonistes – la tante d’Oncle Boonme, Sakda de Tropical Malady – en plein sommeil. Il faut ensuite errer dans ce lieu plusieurs minutes avant de s’immerger dans un tout autre paysage : le sol se dérobe alors et l’on se met à flotter, apaisé et en apesanteur. Plutôt qu’un simple décalque ludique de l’univers cinématographique d’Apichatpong Weerasethakul, A Conversation with the Sun est donc avant tout une réaffirmation de l’imagination, une expérience où la rationalité et l’angoisse n’ont pas leur place. /MD

Singing Chen – The Clouds Are Two Thousand Meters Up (2025)
Adaptée d’une nouvelle de l’auteur taïwanais Wu Ming-Yi, l’expérience en réalité virtuelle de Singing Chen orchestre différents dialogues – entre la littérature et la mémoire, par exemple -, et explore des thématiques parfois difficiles à aborder, comme le deuil ou l’amour. Isolé, casque sur la tête, l’utilisateur est parachuté dans l’univers de Guan qui, après la mort de sa femme, tombe sur une ébauche de roman mêlant la figure de la panthère nébuleuse et le mythe fondateur sacré de la tribu Rukai.
Cherchant désespérément à conserver un lien avec son défunt amour, Guan entreprend alors un voyage d’une beauté rare à travers des paysages saisissants, imaginés par Singing Chen pour rendre hommage à la poésie de l’auteur. « L’écriture de Wu Ming-Yi évoque des images saisissantes, une spatialité palpable et une présence corporelle intense – des qualités qui résonnent avec l’immersion offerte par la réalité virtuelle, explique le vidéaste au sujet de The Clouds Are Two Thousand Meters Up, sélectionnée lors de la dernière Mostra de Venise. À travers une exploration libre, j’ai cherché à recréer un voyage à travers le deuil, la mémoire et la mythologie autochtone. » Pensée comme un dialogue empathique entre les cultures, mais aussi entre les technologies et les émotions humaines, The Clouds Are Two Thousand Meters Up est assurément l’une des dernières grandes révélations de ce premier quart de siècle. /ZT