Quelques jours après la clôture de l’exposition Symbiosium 2_Cosmologies Speculatives au Centre Wallonie-Bruxelles, à Paris, retour sur quelques créations marquantes, qui résument à la fois l’évènement mais aussi l’état de notre monde et de la création contemporaine.
Même si elle vient de fermer ses portes, l’exposition Symbiosium 2_Cosmologies Speculatives #Abyssal, Sideral & Synthétique nous a suffisamment marquée pour faire l’objet d’un article, même rétrospectif. Pour son second volet, l’Anarkhè-exposition s’est ouvert aux visiteurs du Centre Wallonie-Bruxelles comme un espace hors du temps, où les évidences n’ont cessé de se fissurer, où les seuils n’ont cessé d’être franchis et où l’imprévu se devait d’être accueilli à bras ouverts. Remettant en question toutes nos certitudes, ainsi que nos repères les plus solides, l’exposition s’est appuyée sur une sélection d’artistes pointue opérée par Stéphanie Pécourt, Christopher Yggdre et Andy Rankin. Chaque image s’est alors faite énigme et chaque geste, la promesse de transformation. Vous en doutez ? La preuve par trois.


Frederik De Wilde – Goldilocks Bouquet: Imagining Alien Flora
Avec Goldilocks Bouquet: Imagining Alien Flora, l’artiste belge Frederik De Wilde imagine un ensemble d’images qui s’ancre dans l’interstice fragile entre art et science. Après avoir sondé les profondeurs du néant avec son projet Blackest-Black, fruit d’une collaboration pionnière avec la NASA, Frederik De Wilde se tourne vers l’exubérance du vivant ; un vivant qui se fait imaginaire, extraterrestre, rêvé à travers les yeux d’une intelligence artificielle. Et pour cause, le projet repose avant tout sur une collaboration : celle entre l’artiste et l’IA générative, convoquée non pas comme un outil aussi neutre que froid, mais bien comme un véritable partenaire créatif. Dans Goldilocks Bouquet, l’algorithme imagine des compositions florales venues d’ailleurs, extrapolant des formes botaniques à partir de conditions atmosphériques et stellaires qui nous échappent. De ce dialogue entre homme et machine nées alors des perspectives inédites, permettant à l’IA de se manifester comme une fabrique de possibles, une matrice où la couleur et la lumière s’émancipent des lois terrestres. Et jamais, Ô grand jamais, comme un empêcheur de penser.
Générateur d’un arc-en-ciel de couleurs fantastiques, l’IA s’attèle ici à reproduire une fleur à l’existence plausible, mais visuellement extraordinaire. Au-delà de la chlorophylle verte habituelle, Frederik De Wilde et son outil numérique déploient une palette vertigineuse. Des nuances inventées par l’informatique qui traduisent une biodiversité imaginaire, parfaite pour questionner notre propre regard sur la nature. L’étrangeté chromatique devient ainsi un outil critique, et interroge : et si notre idée du « naturel » n’était qu’un biais culturel, limité par ce que notre œil terrestre peut percevoir ?
Loin de se réduire à l’exercice esthétique, l’œuvre nous tend un miroir saturé de couleurs inouïes. Un miroir qui nous renvoie autant à notre désir d’exotisme qu’à notre incapacité à concevoir la complexité du vivant. Frederik De Wilde ne propose pas juste voyage visuel, mais compose une critique subtile de nos imaginaires. À l’image de ses bouquets impossibles, qui nous invitent à penser la biodiversité comme une réalité en expansion, qui ne s’arrête pas aux frontières de la Terre. Dans ces visions fleuries par l’IA, c’est tout un champ de possibles qui éclot, rappelant que l’art, même assisté par la machine, demeure l’un des lieux les plus féconds pour interroger notre rapport au réel et à l’invisible.

Esther Denis – Phanère
Inspirée par une résidence dans l’atelier du taxidermiste Pierre-Yves Renkin, un lieu hanté par des peaux, des moulages et des cadavres en attente, mais aussi par la mémoire du peintre Paul Rebeyrolle (spécialiste de la représentation de la mort humaine), l’installation d’Esther Denis se dresse comme un théâtre d’ambivalences, entre fascination et répulsion. « C’est un rapport au vivant très particulier, mais qui est beaucoup plus vivifiant que ce qu’on pourrait penser, rassure l’artiste lors d’un entretien accordé au CWB. Parce que la taxidermie demande une connaissance très précise des animaux en tout genre, en termes d’anatomie, en termes de couleurs, en termes de matières. C’est un rapport à la mort et à la fois un rapport à la vie qui est très confrontant. Et c’est ce paradoxe-là qui m’intéressait beaucoup, justement, dans l’installation Phanère. »
Le titre lui-même, Phanère, dit déjà l’ambiguïté. Il désigne ces productions cornées de la peau, les poils, les cheveux, les ongles, qui, bien que biologiquement mortes, persistent et traversent le temps. Cette résistance à la décomposition, cette durée paradoxale, devient alors le terrain de jeu d’une œuvre aussi complexe que poétique. Esther Denis y saisit l’instant fragile de la métamorphose, quand la matière bascule, quand le vivant se fige et que le cadavre commence à parler autrement. Agencée sous la forme d’un diorama, Phanère met en scène un faon empaillé, ramené à la vie par un dispositif reproduisant la respiration, et déploie une scène où la matière questionne sa propre limite. « Il y a cette idée que le diorama présente souvent un animal dans un contexte de fausse nature et donc de ramener la nature à un décor, rappelle l’artiste à l’occasion de la présentation de son œuvre. L’idée de Phanère, c’était de rebattre ces codes-là et de rendre ce diorama mouvant. Pas uniquement dans ce petit cœur qui bat dans le corps du faon, mais aussi dans la manière dont les pierres ont l’air d’être vivantes, les végétaux, etc. En tout cas, d’avoir la sensation d’un espace mouvant, qui n’est pas figé et qui poursuit sa danse et ses cycles. »
« Dans mon travail, j’essaie de témoigner d’une crise de la sensibilité, de développer des espaces qui soient des espaces d’émerveillement. »
Un goût pour la narration et la mise en scène qui n’est pas sans rappeler l’univers du spectacle vivant, auquel Esther Denis reste intimement liée. Scénographe autant que plasticienne, elle conçoit ses installations comme des espaces sensoriels où la lumière, la peinture, la sculpture et le son se croisent. Un langage hybride que l’on retrouve ici, dans sa forme la plus actuelle. « Il y a beaucoup d’historiens du théâtre qui précisent qu’aujourd’hui, le théâtre contemporain voudrait que l’on introduise vraiment le réel sur scène, et donc que l’on présente soit de la matière réelle ou aussi des corps réels avec des fluides, précise-t-elle, avant de recentrer son propos autour de son oeuvre. Dans mon travail, j’essaie de témoigner d’une crise de la sensibilité, de développer des espaces qui soient des espaces d’émerveillement et politiser un peu l’émerveillement que l’on pourrait avoir face à un étang noir ou face à des narcisses, à des reflets. J’essaie de créer quelque chose qui touche un peu à une sorte d’image originelle, de questionner le rapport au mythe, de corréler à la fois des imaginaires plutôt anciens avec ces objets optiques, mais aussi des objets beaucoup plus contemporains, la vidéo projection avec le mapping ou des choses qui témoignent d’un rapport à l’optique et donc d’un regard particulier qu’on pose. »
Seule certitude : Phanère est une œuvre qui nous force à soutenir le regard, à accepter la beauté trouble des restes, à voir dans la persistance des téguments, non pas une relique macabre, mais un signe de continuité. Dans cet entre-deux, Esther Denis ouvre un espace critique et poétique, où le spectateur fait face à l’inconfort, et découvre que la vie, même figée, continue à se transformer.


Mélodie Blaison – Steam Devils
À travers sa nouvelle création, l’artiste visuelle et sonore, flûtiste et compositrice Mélodie Blaison propose une traversée où souffle et eau se confondent dans une matière sonore suspendue. Pièce électroacoustique immersive, Steam Devils s’inspire du phénomène atmosphérique du même nom, ces colonnes de vapeur éphémères nées de la rencontre entre le chaud et le froid, pour tisser une poétique de l’entre-deux, un espace fragile où les formes se dissolvent, sans vraiment disparaître.
« Pour l’exposition Symposium, je présente une nouvelle pièce sonore qui est encore en cours de réalisation, raconte-t-elle au CWB, Et pour ce travail-là, j’ai envie de m’inspirer des deux endroits qui sont sous l’eau et dans les herbes. J’ai envie de faire le lien justement entre ces deux univers. Il y a des textures sonores qui sont à la fois très organiques et très éthérées. C’est une sorte de cartographie sonore, mais ça raconte surtout une traversée d’un univers à un autre. » En d’autres termes, il s’agit pour Mélodie Blaison de nous immerger dans le vivant, de nous projeter à l’intérieur du corps. Pour cela, la pièce prend appui sur cette intuition : ce qui semble se perdre devient flux, souffle, persistance. L’écoute se fait dérive, immersion dans un paysage instable où les éléments glissent d’un état à l’autre, hantant l’espace d’échos insaisissables.
« C’est une sorte de cartographie sonore, mais ça raconte surtout une traversée d’un univers à un autre. »
Dans cette œuvre, Mélodie Blaison fait dialoguer l’intime et le cosmique. Le son devient vapeur, trace, rituel : « Le challenge, c’est de rendre ça audible par des choses très minimes, poursuit l’artiste, Je crois que ce qui m’inspire là-dedans, c’est que ça fait lien avec des recherches que je fais en ce moment où je m’intéresse à la notion de fantôme. Ce sont des recherches qui ont toujours été présentes. J’ai aussi envie de parler de ces notions de deuil. Pour moi, ça fait lien dans des phénomènes peut-être physiques et d’autres phénomènes peut-être plus spirituels. » Ici, les fantômes ne sont pas des spectres voués à disparaître, mais plutôt des entités destinées à s’élever. Comme l’eau qui, par évaporation, devient air. Un entre-deux, une transformation de la matière, une suspension fugace, figée par la présence de l’artiste.