À Bâle, Cao Fei image la ville du futur (et ses conséquences)

À Bâle, Cao Fei image la ville du futur (et ses conséquences)
“RMB City : a Second Life city planning”, 2007 © Cao Fei

Au Kunstmuseum, l’artiste chinoise Cao Fei signe sa première exposition individuelle en Suisse. Baptisée Testimonies to the Near Future, cette retrospective se déploie sur quatre niveaux, et transforme le musée de Bâle en une œuvre d’art totale, en adéquation parfaite avec un monde saturé d’images.

En marge de l’édition 2026 d’Art Basel, c’est une toute autre raison qui nous amène à Bâle. Jusqu’au 11 octobre, c’est ici, au Kunstmuseum, que se tient la première rétrospective locale consacrée à Cao Fei, la plus importante qui lui ait jamais été consacrée sur le Vieux Continent. Car si l’artiste chinoise est passée par les cimaises du Palais de Tokyo, du Centre Pompidou, de la Fondation Cartier ou encore par la Biennale de Lyon, jamais une institution n’avait célébré à ce point cette pionnière, qui a fait du numérique sa toile, sur laquelle elle ne cesse de tisser une histoire politique et critique de son pays, mais aussi de l’humanité toute entière. « Cao Fei a une carrière impressionnante, se félicite Stéphanie Seidel, commissaire de l’exposition. Nous réalisons aujourd’hui sa première exposition en Suisse, mais aussi sa plus grande en Europe jusqu’à présent. Pour l’occasion, nous avons réuni des œuvres allant des années 1990 jusqu’à 2025, rassemblé sur quatre étages. » 

Testimonies to the Near Future n’est donc pas une rétrospective au sens traditionnel du terme. L’exposition ne suit ni un ordre chronologique, ni une logique strictement historique. Dès l’entrée, il s’agit plutôt ici de pénétrer un espace fictionnel de plus de 2 000 mètres carrés – un sentiment accentué par ce document distribué à l’accueil, intitulé City Map, présentant le musée comme une ville miniature. On y trouve des rues, des places publiques, des usines, des bureaux, des espaces de loisirs… « Nous avons développé l’exposition comme une ville. Cao Fei voulait utiliser le bâtiment comme un escalier urbain. » Cette cartographie imaginaire, précisons-le, ne relève pas du simple gadget scénographique ; c’est une déclaration d’intention, le cœur battant de l’exposition. 

Dans un musée, un pousse-pousse contenant des pastèques est exposé.
Cao Fei, vue d’installation de l’exposition Testimonies to the Near Future, Kunstmuseum Basel, 2026 © Samuel Bramley

Un regard ancré sur un territoire mondialisé

Aussi étonnante soit-elle, l’idée se révèle particulièrement pertinente au regard du parcours de l’artiste. Née à Guangzhou en 1978, Cao Fei appartient à la génération qui a grandi au rythme des transformations fulgurantes de la Chine post-maoïste. Son enfance coïncide avec l’ouverture économique du pays et l’industrialisation accélérée du delta de la rivière des Perles. Quant à Guangzhou, sa ville natale, celle-ci est devenue en quelques décennies l’un des centres névralgiques de la production mondiale. Le titre de l’exposition, Testimonies to the Near Future, repose d’ailleurs sur un paradoxe intéressant : « un témoignage renvoie habituellement au passé, alors que cette exposition se tourne vers l’avenir », rappelle la commissaire. Elle poursuit : « Cao Fei est l’une des pionnières de l’art numérique contemporain. Depuis plus de vingt ans, elle s’intéresse aux transformations provoquées par la numérisation, l’urbanisation accélérée, les nouvelles technologies, les mondes virtuels et les chaînes mondiales de production. Son parcours est profondément lié à Guangzhou, sa ville natale. Cette région est souvent qualifiée “d’usine du monde” en raison de son rôle majeur dans l’industrialisation de la Chine depuis les réformes économiques des années 1980. » 

StéphanieSeidel
« Depuis plus de vingt ans, Cao Fei s’intéresse aux transformations provoquées par la numérisation, l’urbanisation accélérée, les nouvelles technologies, les mondes virtuels et les chaînes mondiales de production. »
Un skateur effectue une figure près d'escaliers jaunes avec un mur recouvert de graffitis dans le dos.
Cao Fei, Hip Hop, 2003, vue de l’exposition Testimonies to the Near Future, Kunstmuesum Basel, 2026 © Samuel Bramley

Ces lieux qui nous habitent

En 2026, Cao Fei a visiblement choisi d’importer un bout de l’histoire de sa région aux abords du Rhin. « Ses parents, eux-mêmes artistes, avaient voyagé en Suisse dans les années 1980 et en avaient rapporté de nombreuses photographies. En découvrant aujourd’hui les paysages suisses, elle a été frappée par leur continuité : les montagnes, les vallées et les villages semblent relativement inchangés, explique Stephanie Seidel. Son expérience de la Chine est très différente. Les paysages dans lesquels elle a grandi ont été transformés à une vitesse spectaculaire. Certains lieux visibles dans ses premières œuvres ont aujourd’hui complètement disparu, remplacés par des ensembles résidentiels, des infrastructures ou des zones industrielles. Cette transformation permanente du territoire constitue l’un des thèmes centraux de son travail. » 

Le rez-de-chaussée donne immédiatement le ton. Transformé en une vaste place publique, il accueille la série Hip Hop, initiée en 2003. Des rampes de skate, des graffitis et des structures textiles évoquant des marchés urbains composent ici un décor qui semble directement sorti d’un espace communautaire improvisé. Les vidéos montrent des danseurs amateurs occupant les trottoirs, les parkings ou les vitrines commerciales à Guangzhou, Shanghai, Sydney, New York ou Fukuoka. Indéniablement, ces œuvres, réalisées au début des années 2000, comptent parmi les plus stimulantes de l’exposition. Parce qu’elles témoignent d’un moment où les cultures populaires mondialisées circulaient à travers les chaînes musicales, les DVD piratés ou les premiers réseaux numériques. Parce que Cao Fei y observe comment le hip-hop, né dans le Bronx, s’est diffusé et transformé dans des contextes culturels très éloignés de son milieu d’origine. Et parce que son regard évite toute forme d’exotisme ou de célébration naïve de la mondialisation.

Deux jeunes chinois en tenue de personnages de manga sont assis sur un zèbre et une panthère dans un champ à une centaine de mètres des immeubles.
Cosplayers, 2004 © Cao Fei

Ce qui intéresse avant tout Cao Fei, ce sont les usages imprévus de l’espace urbain et les formes d’invention collective qui émergent dans les interstices de la ville contemporaine. « Malgré l’importance des technologies dans son travail, Cao Fei conserve toujours une attention particulière à la dimension humaine », souligne notre guide du jour. Cette attention toute particulière accordée à l’humain et ses pratiques ordinaires, on la retrouve dans Cosplayers (2004), autre œuvre marquante du rez-de-chaussée. On y voit de jeunes passionnés de mangas et d’animés japonais déambuler dans des paysages périurbains inachevés, entre terrains vagues et lotissements abandonnés. Les personnages costumés semblent déplacés, presque irréels. Pourtant, ce décalage révèle précisément les aspirations d’une génération chinoise qui a grandi avec Internet, les jeux vidéo et les imaginaires transnationaux. Bien avant que les notions d’avatar ou de métavers ne deviennent omniprésentes, Cao Fei observait déjà la manière dont les identités numériques débordaient dans le monde physique.

StéphanieSeidel
« Malgré l’importance des technologies dans son travail, Cao Fei conserve toujours une attention particulière à la dimension humaine. »
Trois hommes asiatiques observent deux personnes déguisés en super-héros au milieu de ruines.
Cosplayers, 2004 © Cao Fei

L’autre et l’avatar

Plus on progresse dans les étages, plus l’œuvre de Cao Fei s’affirme, notamment sur le plan politique. Au premier niveau, la métaphore urbaine prend la forme d’une immense infrastructure industrielle. Des véhicules de livraison autonomes, des rangées de lits superposés et des espaces de stockage évoquent les chaînes logistiques qui soutiennent l’économie mondiale. Au centre de cet ensemble figure Whose Utopia (2006), œuvre fondatrice réalisée lors d’une résidence dans une usine Osram. Cao Fei y filme des ouvriers qui interrompent brièvement leurs tâches répétitives pour mettre en scène leurs rêves personnels : une danseuse se produit entre les chaînes de montage, tandis qu’un employé joue de la guitare au milieu des machines.

Ces moments suspendus demeurent d’une grande force émotionnelle. Ils rappellent que derrière les statistiques de croissance et les récits triomphants de la modernisation subsistent des désirs individuels, souvent invisibles. Face à cette œuvre est présentée Asia One (2018), consacrée à un centre logistique entièrement automatisé. Les robots y remplacent progressivement les travailleurs humains, dessinant les contours d’un futur déjà en cours. Pourtant, là encore, Cao Fei refuse les simplifications. Ni dystopie technologique, ni célébration de l’innovation, son travail s’intéresse à la manière dont les individus négocient leur place au sein de systèmes toujours plus complexes. « Même lorsqu’elle filme des usines automatisées ou des environnements fortement numérisés, son regard reste centré sur les individus qui vivent et travaillent dans ces espaces. C’est précisément cette tension entre transformation technologique et expérience humaine qui rend son œuvre particulièrement pertinente aujourd’hui », souligne Stéphanie Seidel. 

Une piscine à balles est installée aux pieds deux écrans vidéo montrant un personnage presque irréel.
Cao Fei, Playground © Sonja Maria Schobinger
Dans une pièce rose, un jeune homme est assis face à une borne d'arcade.

Les étages supérieurs marquent un changement d’atmosphère. Les structures industrielles cèdent la place aux univers numériques qui ont assuré à Cao Fei une reconnaissance internationale. L’exposition y rassemble notamment RMB City, Duotopia et Oz, autant de projets qui explorent les possibilités et les ambiguïtés des mondes virtuels, dans un espace ludique, caractérisé par la présence de cette immense piscine à balles et ce simple mot, qui abrite un monde en soi : « PLAYGROUND ». C’est ici que l’artiste apparaît comme une véritable pionnière, notamment grâce à la mise en place d’avatars. Dès 2007, elle développe RMB City sur la plateforme Second Life, alors que les notions de métavers ou d’économie virtuelle restent marginales. Cette ville numérique possède ses habitants, ses institutions et même sa propre économie. Son avatar, China Tracy, y agit comme une maire, une entrepreneuse ou une guide spirituelle selon les situations.

StéphanieSeidel
« Même lorsqu’elle filme des usines automatisées ou des environnements fortement numérisés, son regard reste centré sur les individus qui vivent et travaillent dans ces espaces.  »
Représentation d'une ville futuriste dans le jeu vidéo Second Life.
RMB City: a Second Life city planning, 2007. © Cao Fei

En avance sur son temps

Avec le recul, l’œuvre impressionne par son caractère prémonitoire. Elle anticipe non seulement les débats contemporains autour des identités numériques, mais aussi les mécanismes spéculatifs qui structurent désormais les plateformes virtuelles. « L’œuvre de Cao Fei est souvent associée au documentaire, mais elle dépasse largement cette catégorie, précise la commissaire. Ses films, photographies et installations mêlent constamment observation du réel, fiction, rêve et spéculation. On y rencontre fréquemment des personnages fictifs, des avatars et des alter ego numériques dans son travail. »

La lecture proposée par Cao Fei diffère radicalement de l’optimisme technologique qui dominait alors. RMB City apparaît aujourd’hui comme une ruine numérique, vestige d’un futur qui ne s’est jamais entièrement réalisé. Cette dimension archéologique traverse toute l’exposition. Les mondes virtuels de Cao Fei ne sont jamais de simples projections futuristes ; ils sont déjà hantés par leur propre disparition. Le personnage d’Oz, présent dans les œuvres récentes, prolonge cette réflexion. Créature hybride mêlant éléments organiques et mécaniques, Oz incarne un état intermédiaire entre l’humain et la machine. Face à l’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans la vie quotidienne, l’artiste interroge moins la technologie elle-même que les nouvelles formes de subjectivité qu’elle produit.

Une jeune fille asiatique en t-shirt rouge fait mine de nettoyer une installation artistique semblable à une île.
 Isle of Instability, 2020 © Cao Fei

Une percée plus intimiste

Il faut atteindre les derniers étages pour en apprendre davantage sur l’intimité de l’artiste, qui se livre à mesure que l’on grimpe les marches de sa ville réduite. Avec Isle of Instability (2020), réalisée pendant la pandémie, Cao Fei filme sa fille construisant un monde imaginaire à partir d’objets domestiques. Quelques jouets, un ventilateur et une télévision suffisent à inventer une île fictive au cœur du confinement. Cette œuvre modeste contraste avec les dispositifs spectaculaires des niveaux précédents mais rappelle l’une des constantes de son travail : la capacité de l’imagination à produire des espaces de liberté même dans les situations les plus contraintes. 

L’exposition se conclut par une importante section d’archives. Photographies, entretiens et documents de travail permettent de mesurer la cohérence d’une œuvre souvent réduite à sa dimension technologique. C’est même là l’un des principaux mérites de cette rétrospective : montrer que, derrière les avatars, les métavers et les environnements numériques, Cao Fei a toujours travaillé sur des questions profondément humaines. Testimonies to the Near Future apparaît ainsi moins comme une exposition sur le futur que comme une réflexion sur notre difficulté à habiter le présent. C’est cette capacité à articuler l’analyse sociale, l’imagination spéculative et l’attention aux expériences individuelles qui fait de Cao Fei l’une des artistes majeures de sa génération. Remercions le Kunstmuseum Basel de lui offrir un écrin à la mesure de cette ambition.

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