En 2024, la plasticienne Agnès de Cayeux a fait ce qu’aucun historien n’avait encore fait : se rendre à Budapest et mener une enquête, à la fois intime et artistique, sur les souvenirs de Vera Molnár, les lieux de son enfance, ceux qui ont possiblement nourri sa pensée et son inspiration. Deux ans plus tard, Fisheye Immersive entreprend le même trajet.
Partout, il y a ces lieux où Vera Molnár est passée, ces arbres qui l’émerveillaient et que personne ne prend plus la peine de regarder, ces sculptures qui ont éduqué son regard, nourri ses pensées, ces boutiques au sein desquelles elle aimait chiner et dont il ne reste plus aujourd’hui que l’enseigne. Partout, il y a ce nom, l’un des plus courants en Hongrie, que l’on retrouve sur des panneaux de signalisation ou en devanture des magasins, ces institutions qui ne cessent de lui rendre hommage, et ce passé mystérieux, presque incompréhensible, tant elle est peu revenue dessus. Par nécessité de fuir, peut-être : la guerre, son éducation bourgeoise, etc.
Peut-être s’agissait-il aussi pour elle, même inconsciemment, de lier sa vie à Paris, cette ville où elle débarque en 1947, des idéaux et des envies créatives plein la tête. Ses proches disent plutôt qu’elle était obsédée par le présent, que ressasser le passé l’intéressait peu.. Vraie ou non, cette explication a pour mérite d’en dire long sur son corpus artistique, toujours en mouvement, continuellement dynamité par l’arrivée de nouveaux outils.


Aux origines
Lorsqu’elle tombe pour la première fois sur le travail de Vera Molnár, notamment Lettres de ma mère, conservé au FRAC d’Amiens, Agnès de Cayeux a une révélation. Elle vient alors d’achever la restauration d’une œuvre informatique de Chris Marker (Zapping Zone) et ressent non seulement le besoin de trouver un programme confectionné par l’artiste franco-hongroise, mais aussi d’enquêter sur son passé. « Je voulais comprendre cette femme, remonter à l’époque où elle était encore élève aux Beaux-Arts. Alors, j’ai entrepris de réaliser ce qu’elle n’a jamais fait depuis son arrivée en France : je me suis rendue à Budapest pour tenter de me reconnecter aux mêmes émotions qu’elle, quand elle était jeune. »
Soutenue par la DRAC, Agnès de Cayeux s’est donnée une semaine, sur place, et choisit comme premier arrêt les abords du Danube, à la rencontre de ces saules pleureurs dont elle garde un souvenir ému et qui inspire directement l’œuvre Arbres et collines géométriques, datée de 1946. Direction ensuite le Musée des Beaux-Arts, « toujours dans son jus », à l’exception de ce hall d’entrée désormais équipé de détecteurs de métaux et de machines qui font bip. « J’ai été étonnée qu’elle évoque dans ses journaux intimes un petit tableau de Francisco de Goya, mais jamais “Les Fileuses” de Vélasquez, qui fait pourtant quatre mètres de large et qui est accroché sur le mur du palier menant aux ateliers. Celui-ci montre tout de même des femmes en train de tisser, on pourrait naïvement penser qu’elle aurait dû être marquée par le parallèle possible entre cette peinture et les débuts de l’informatique. »

À la recherche de Vera Molnár
Peu à peu, Agnès de Cayeux voit Vera Molnár partout, telle une présence fantomatique qui désormais l’obsède. Un jour, sur la façade de la Vintage Gallery, qui l’expose à intervalles plus ou moins réguliers, l’artiste-chercheuse pense même tenir une nouvelle piste à suivre en lisant une inscription datée du 19ème, « Molnár és Moser : Laboratoriuma ». Hélas, elle comprend qu’il s’agit là d’un énième homonyme, le bâtiment étant simplement une ancienne pharmacie tenue par des personnes nommées Molnár et Moser. Fausse piste, donc. Dans la foulée, Agnès de Cayeux se rend à l’adresse de l’antiquaire où Vera aurait acheté la monographie de Dürer, dont elle ne se séparait jamais. Sans surprise, celle-ci n’existe plus. Nouvelle fausse piste.
Par chance, son enquête se déroule en 2024, à l’occasion de ce qui aurait dû être le centième anniversaire de cette amoureuse des lignes, des couleurs et des algorithmes, qui a fait du hasard l’un des fondements d’une pensée artistique radicale. Au Musée Ludwig, premier musée d’art contemporain en Hongrie, une grande exposition rétrospective – justement nommée À la recherche de Vera Molnár – occupe alors deux étages, et dit bien l’importance de l’œuvre de Vera Molnár au sein de son pays natal. « On l’ignore complètement en France, mais là-bas, c’est une des artistes les plus reconnues. La directrice du centre culturel hongrois me disait d’ailleurs à quel point Vera était dans le cœur des hongrois… » Au sein de l’exposition, des interviews, des archives personnelles et des centaines d’œuvres, toutes prêtées par un collectionneur privé, un musée national et un fonds privé. Signe, selon Agnès de Cayeux, « d’une œuvre particulièrement éparpillée ».

Un dialogue intime avec Vera
Du temps où cela était encore possible, Agnès de Cayeux n’a jamais souhaité rencontrer Vera Molnar. « Peut-être qu’elle m’aurait envoyé bouler de toute façon », pense-t-elle. À la place, elle recopie les dix premiers journaux intimes de l’artiste, filme, note, photographie et programme. En parallèle, elle écrit aussi une suite de lettres adressées à l’artiste. Dans l’une d’elle, rédigée à l’été 2025 et exposée dans le cadre d’une récente exposition à l’Avant Galerie Vossen, on peut notamment lire : « Je pense à toi Vera, Veronica, comme une sœur ultime, au sens propre du terme, parce que moi aussi je suis tombée amoureuse des variables et des boucles, des instructions et des commandes. J’ai flirté avec les lignes de code, les sinus et cosinus, les langages binaires, l’assembleur. Je me suis engouffrée dans nos écritures algorithmiques. J’ai aimé le code à en mourir, les octets, les erreurs et les maladresses. »
On comprend alors que cette enquête tenait autant du travail de recherche et que d’un hommage, d’une femme à une autre, d’un dialogue avec une artiste que l’on a fini par réhabiliter sans pourtant chercher à comprendre ses origines. Pourtant parsemées, ça et là, dans son travail. « Je suis encore étonnée de voir que personne n’ait fait le lien entre sa série autour des poivrons rouges, véritables emblèmes de la cuisine hongroise, et son enfance, conclut Agnès de Cayeux. Pour moi, quand elle photographie un poivron par semaine dans le cadre de “Voyage au bout du rouge”, c’est une manière de réfléchir à ses souvenirs, de renouer avec un monde disparu. » Un monde révolu, certes, mais qui subsiste à travers une œuvre plus intime que les lignes de codes et les formes géométriques ne pourraient le laisser penser.