Jusqu’au 18 juillet, la Fondation Pernod Ricard accueille la première grande exposition monographique en France d’Arash Nassiri, Night Mode. L’artiste franco-iranien y déploie une vidéo inédite et une série de sculptures soucieuses d’explorer ce que les lieux portent malgré eux : des histoires de migrations, des spectres identitaires, mais aussi des désirs d’appartenance. Ceux qui, hélas, n’aboutissent jamais tout à fait.
Dès que l’on pousse la porte de la Fondation Pernod Ricard, quelque chose change dans l’atmosphère. Pour sa première grande monographie au sein d’une institution française, Arash Nassiri a littéralement éteint la lumière. C’est donc désorientés que l’on tente de se repérer grâce à une lumière filtrée, bleutée. Un peu comme si l’artiste, noctambule, avait décidé d’activer le mode nuit.
Le « mode nuit », que ce soit en photographie numérique ou sur nos téléphones, désigne cette fonction qui permet de voir dans l’obscurité ce que l’œil nu ne distingue plus. De révéler les détails que le jour masque. C’est exactement ce que l’artiste tend à faire ici : activer un regard différent sur des réalités que l’on perçoit habituellement de manière floue.

Un artiste obsédé par les questions d’identité
Né à Téhéran en 1986, Arash Nassiri a grandi à Genève, dans le grand ensemble du Lignon, emblème des utopies architecturales des années 1960, avant d’étudier aux Arts Décoratifs de Paris et au Fresnoy. Aujourd’hui installé à Berlin, il porte en lui ce palimpseste de lieux accumulés, comme autant de couches qui se superposent, sans jamais vraiment se résoudre. Un bagage qui infuse bien évidemment sa pratique visuelle, qui puise dans le vocabulaire du clip musical, de la télévision ou du cinéma populaire, traduit ici dans des formes allégoriques.
L’idée ? Parler des villes comme autant d’entités autonomes et migrantes, capables de se superposer à d’autres représentations du monde. Un fil rouge que suit les yeux fermés la Fondation Pernod Ricard, heureuse de « soutenir un artiste à un moment charnière de son parcours et d’accompagner l’émergence d’une œuvre interrogeant notre rapport à l’identité, à l’espace et à l’histoire », comme le précise Antonia Scintilla, directrice de l’institution.

Mante religieuse et palais persan
Au cœur de l’exposition se trouve A Bug’s Life, une vidéo couleur 2K d’une vingtaine de minutes, coproduite avec la Chisenhale Gallery de Londres et Fluentum à Berlin. Si elle avait d’abord été montrée au sein de la capitale anglaise à l’hiver dernier, à Paris, c’est l’espace principal de la Fondation qu’elle occupe, valorisée par un dispositif immersif dont la lumière bleutée infuse doucement l’ensemble du parcours. On y suit une marionnette en bois, une mante religieuse inoffensive aux gros yeux globuleux, phosphorescents, animée par la marionnettiste Soledad Zarate, qui parcourt de nuit l’intérieur d’une luxueuse villa de Beverly Hills. « Les espaces que j’ai privilégié pour filmer sont des espaces qui ne sont pas habités. C’est une architecture d’opulence et de représentation de cette opulence. Ce sont vraiment des espaces qui sont faits pour faire image, pas pour y résider », explique l’artiste dans un entretien à retrouver sur Instagram.
Il faut dire que le décor est particulièrement photogénique. Du marbre, des dorures, un piano à queue, un lustre à pampilles et des fauteuils Empire : c’est au sein d’un tel décor que la bête avance, titube, tombe sur des bouquins à la gloire de la fastueuse demeure et de son architecte, se fait même couler un bain dans un lavabo. Perplexe et déboussolée, elle est manifestement entrée par effraction, façon Boucle d’Or chez les trois ours. « Pour moi, à la fois l’insecte et la marionnette, c’était une manière d’entrer dans la maison et de pouvoir produire les images, détaille Arash Nassiri. J’avais envie que la description de l’intérieur soit subjective, que ce ne soit pas une explication ou une description informative, mais plutôt quelque chose d’affectif, de sensoriel. La mante religieuse est une figure familière et, pour moi, il est intéressant d’utiliser une silhouette que l’on reconnaît pour l’emmener dans un lieu que l’on découvre. Il y avait aussi tout ce jeu que l’on peut amorcer avec l’insecte ou le gigantisme des maisons. On peut encore plus l’exacerber, on peut le rendre encore plus grand, encore plus monumental. »

Le film, tourné avec ce fameux mode nuit brouille l’esthétique des lieux tout en documentant ses traces. Au fil de l’exploration, une voix surgit. Celle d’une mère restée en Iran, au téléphone. Le réel s’invite alors brutalement dans la fiction, et avec lui, la triste actualité d’un pays presque anticipée par l’artiste, le film ayant été réalisée avant les bombardements que subit aujourd’hui sa terre d’origine. La fin n’est pas sans ironie : la petite mante finit électrocutée, les doigts dans la prise. Elle est venue sans que le propriétaire des lieux ne l’y invite, et en paie malheureusement le prix. Cette petite bête qui ne cherche qu’à s’ancrer n’incarnerait-elle pas, bien malgré elle, quelque chose de la condition de l’exilé ? Celle des familles qui ont fait bâtir ces palais ? Celle de l’artiste lui-même, peut-être ?

L’architecture comme archive vivante
Le décor de ce triste destin est à questionner. Après tout, pourquoi des palais persans à Beverly Hills ? Ces demeures imposantes, construites à partir des années 1980, devenues récurrentes à partir des années 1990 et 2000, sont l’œuvre d’un seul et même architecte : Hamid Omrani, lui-même issu de la diaspora iranienne. Sa clientèle ? Les familles les plus fortunées de cette communauté, arrachées à leur pays après la révolution de 1979 et désireuses de se reloger avec faste. Quitte à tout recommencer, autant le faire en grande pompe, non ? Péristyles, colonnades, escaliers circulaires centraux, ferronneries néoclassiques, dorures versaillaises et références à l’Antiquité greco-romaine… Étrangement, rien dans ces maisons n’est vraiment persan, mais tout trahit un goût pour l’opulence qui absorbe diverses références géographiques et temporelles; sans hiérarchie. Un syncrétisme assumé, né du commerce millénaire des routes de la soie autant que de la volonté de s’intégrer à l’American way of life, tout en maintenant des repères culturels d’origine.
Jugées de mauvais goût, perçues comme des constructions orientales malgré leurs emprunts purement occidentaux, ces bâtisses ont fini par cristalliser l’hostilité du voisinage, peu enclin à voir ces populations iraniennes s’installer dans le quartier. Depuis 2004, Beverly Hills en interdit la construction. La plupart ont depuis été détruites ou profondément remaniées. Notons d’ailleurs que celle traversée par la mante religieuse d’Arash Nassiri en est l’un des derniers exemples encore intact.

L’artiste a découvert l’existence de ces palais grâce à un article du Los Angeles Times publié après l’arrêté municipal de 2004. C’est lors d’une résidence au sein de l’antenne californienne de la Villa Albertine qu’il a pu accéder aux dernières villas maintenues en l’état et enclencher le projet. « En allant sur place, j’ai découvert que ces palais persans n’avaient rien de persan, ou d’iranien. J’aimais bien ce décalage entre la manière dont ils étaient perçus par les journaux ou les habitants de ces quartiers, et leur matérialité, la façon dont ils étaient construits qui ne renvoyait qu’à des motifs européens, précise Arash Nassiri. En allant les visiter avec l’architecte, j’ai voulu aussi raconter leur histoire et comment ils sont arrivés sur la côte pacifique. »
Ce qui fascine avec ces architectures, c’est aussi ce que ces maisons disent de leur commanditaires. Des familles très puissantes en Iran, qui se sont vite retrouvées confrontées à une dépossession à la fois sociale et culturelle. Aussi opulentes soient-elles, ces demeures ne sont ni plus ni moins que des tentatives d’ancrage. De réussir, malgré tout. Des hybrides architecturaux qui témoignent d’une identité fragmentée cherchant à se rassembler dans le marbre et l’ornement. En choisissant d’y introduire son intrus articulé, Arash Nassiri réalise ainsi un geste double : donner à voir un patrimoine menacé, mais aussi et surtout interroger la manière dont une communauté tente de préserver, même symboliquement, quelque chose de sa culture d’origine.

Des objets qui résonnent
Il fallait toutefois plus qu’un film pour réaliser une monographie à la hauteur du propos d’Arash Nassiri. Autour de cette pièce centrale gravitent ainsi plusieurs installations, symboles de la pluridisciplinarité de l’artiste. Mention spéciale aux Sans titre (Memorex), d’anciens téléviseurs de la marque Memorex peints à la bombe aérosol, montés sur des plateaux en aluminium et inox forgé, qui diffusent des boucles vidéo et introduisent une temporalité parallèle. Car tout ici est pensé, jusqu’à la marque elle-même, évoquant la notion de mémoire. Refusant de choisir entre le ready-made et la forme sculpturale, ces postes peints rejouent à leur échelle la même logique que les palais persans : ce sont des objets de consommation détournés de leur usage premier, recouverts d’une couche qui altère leur lisibilité. « Cette greffe vient aussi introduire une sorte d’ambiguïté, une sorte de doute, introduire dans cet imaginaire de l’entertainment quelque chose d’un peu plus sombre », détaille le commissaire de l’exposition, Franck Balland.
Un dialogue prolongé par les Sans titre (Dyson), que l’on pourrait résumer ainsi : des coques en polycarbonate, de la peinture aérosol et des tirages résine. Une fois encore, l’attention se porte ici sur le statut de l’objet domestique comme vecteur d’une histoire culturelle et économique. « Ces pièces perdent un peu de leur caractère purement hygiéniste avec ces champignons qui poussent à travers les grilles, poursuit le commissaire. Il y a quelque chose de l’ordre de la contradiction, de l’inadéquation, d’une rencontre qui crée quelque chose d’assez singulier. Pour moi ce sont aussi des clés de lecture de la vidéo : on retrouve ici tous les enjeux formels et conceptuels présents dans le travail d’Arash Nassiri ».


Héritages en transit
Il serait donc réducteur de ne lire Night Mode que comme une réflexion sur la diaspora iranienne, même si ce fil est bien évidemment central. Ce qui déborde, c’est finalement cette question plus large de l’hybridité comme condition permanente. Non pas comme un problème à résoudre, mais plutôt comme un état ordinaire du monde. L’identité, dans le travail d’Arash Nassiri, n’est jamais considérée comme une notion fixe. Elle est toujours en cours de recomposition, faite d’influences contradictoires, de désirs qui s’affrontent, de références qui se superposent, sans jamais parfaitement coïncider. Dans le même mouvement, les palais persans de Beverly Hills ne sont pas à considérer comme une anomalie architecturale, mais comme le résultat visible d’une tentative de synthèse, d’un effort pour faire tenir ensemble deux mondes qui se rejettent.
L’artiste ne choisit jamais de traiter la question de la condition d’exilé – la sienne, celle de la mante religieuse, celle des familles qui ont fait bâtir ces palais – sur le mode du pathos, mais sur celui du burlesque tendre. Avec curiosité, avec empathie. La bête boitille, trébuche, finit électrocutée, dans un rendu à la fois cartoonesque et touchant. C’est drôle, c’est juste, et c’est exactement pour ça que ça fait mal.
- Night Mode, jusqu’au 18 juillet, Fondation Pernod Ricard, Paris.