Depuis 2017, Lille s’est imposée comme un pôle d’attraction de la scène internationale du video mapping, s’autorisant toutes les propositions, à la fois pointues et grand public, monumentales et minimalistes. L’édition 2026 reste fidèle à ses fondamentaux et les amène vers des sommets artistiques encore inexplorés. Reportage.
Une vingtaine de créations, 200 000 spectateurs, deux soirées de projections, un parcours au cœur des principaux monuments du centre-ville lillois… S’il est possible de résumer la dernière édition du Video Mapping Festival à quelques chiffres, le mieux est encore de s’immerger parmi la foule pour vivre pleinement l’expérience et comprendre que certaines réactions échappent à la dictature des statistiques. Vendredi et samedi derniers, combien de fois avons-nous entendu « waouh » dans la bouche d’enfants ou d’adultes incapables de contenir leurs émotions ? Des dizaines, voire des centaines de fois ? Peut-être plus ?
À défaut d’être précise ou mesurable, cette impression témoigne néanmoins de la qualité d’une programmation internationale, aussi exigeante sur les plans techniques et esthétiques que relativement accessible en termes de dramaturgie. Tout, finalement, est une question de symboles, à l’image de cette colombe lumineuse qui s’envole de la façade de La Voix du Nord et plane dans un ciel composé de journaux. L’œuvre de Raphaëlle Martinez (La rubrique des pigeons), réalisée avec du papier journal récupéré puis traité via un logiciel, est l’une des six à avoir été présentées sur ce bâtiment au style Art Déco, indéniablement l’un des points de convergence de cette neuvième édition. C’est aussi, en un sens, l’une des plus minimalistes, l’une des plus redevables à la grammaire du dessin, MØJØ Studio (Portugal), Kubakub (Autriche) ou John Tettenborn & Kourtney Lara Ross (Allemagne) privilégiant respectivement des codes puisés dans l’expressionnisme, l’architecture et l’art urbain.
Des visuels compréhensibles et une vraie recherche esthétique
L’intelligence du Video Mapping Festival est aussi de ne pas verser uniquement dans le grand spectacle, de ne pas se contenter de ce fameux « effet waouh » qui semble parfois condamner le mapping au simple divertissement. « Les visuels doivent toujours être compréhensibles, facilement lisibles, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher à aller toujours plus loin dans le développement des techniques de projection et la recherche de nouvelles esthétique », prévient l’artiste vidéo allemand Philipp Contag-Lada, lors d’une conférence donnée en amont du festival, à l’occasion de journées professionnelles où il était notamment question de la place des artistes féminines, de l’importance des résidences dans l’émergence de propositions innovantes, de la scène sud-américaine, de l’intérêt du mapping dans le spectacle vivant, mais aussi de la façon dont la vidéo projection vient augmenter la musique et participer à la création sonore immersive.
Des œuvres sonores
De ce point de vue, deux œuvres se distinguent tout particulièrement. La première, Metatecture de Daniel Rossa, a justement été récompensée du prix du « Meilleur sound design », ne serait-ce que pour cette façon de suggérer une dramaturgie tout en restant minimaliste, de favoriser l’émotion et le rêve tout en embrassant les mélodies distordues, parfois semblables à des séquences sonores fragmentées.
La seconde – Never Trust Hall 9000, récompensée du prix de la « Meilleure œuvre immersive » – a quant à elle été imaginée par un artiste bien connu de nos services (Simon Lazarus) et son collaborateur privilégié, S8jfou, dont la capacité à coder ses instruments et à penser ses compositions à la manière d’un orchestre digital crée une sensation étrange, comme l’impression d’être au cœur d’un dialogue entre les machines, d’avoir une idée de ce à quoi pourrait ressembler l’harmonie du chaos. « À la fin, il y a une telle surcharge de sons et d’images que ça claque d’un coup et que le mapping se stoppe net, comme si les plombs avaient sauté, explique Simon Lazarus, un an après avoir obtenu le prix « Révélation » de l’édition 2025. L’idée est de jouer autant avec les notions de bug et de glitch qu’avec les codes de l’art urbain. »
Aller au-delà de la matérialité
Si ces deux journées de vidéo mapping ont bien entendu réservé leur lot de surprises – notamment A Body That Hurts, le projet étudiant de l’artiste colombo-portugais David Espitia, et Sichtbar Werden de l’artiste allemand Luka Taido -, c’est bien une œuvre déjà aperçue au Bright Festival qui séduit une fois de plus. Il faut dire avec Passions humaines, « Grand prix » du festival, Antoine Goldschmidt s’approprie une sculpture mythique de Jef Lambeaux, datée du 19ème siècle, dans l’idée de remodeler sa beauté plastique, d’accentuer ses reliefs, de l’extraire de sa matérialité et, par conséquent, d’apporter de nouvelles clés de lecture sur une œuvre mainte fois étudiée.
Et si c’était là, finalement, l’ambition de la manifestation lilloise ? Émerveiller, oui, mais sans jamais oublier de créer des ponts avec d’autres formes artistiques ? Les organisateurs confirment, et concluent : « Le video mapping est un outil efficace dans les productions de divertissement, et un outil créatif permettant d’enrichir les espaces d’une couche supplémentaire de contenu émotionnel. »