À partir d’un détail géométrique d’une célèbre gravure d’Albrecht Dürer, Vera Molnár et aurèce vettier imaginent en 2023 une installation assistée par IA. Trois ans plus tard, le second détaille la conception d’une œuvre forcément particulière. Parce qu’il s’agit là d’une des dernières créations de l’artiste franco-hongroise, et parce que AD.VM.AV.IA raconte à elle seule la faculté de l’art génératif à retravailler et réimaginer les images dont on pensait tout connaître.
« Paul, j’avais prévu de mourir en mai, mais je pense que je vais reporter un peu ». Paul, c’est Paul Mouginot, aka aurèce vettier, avec qui Vera Molnár vient de réaliser AD.VM.AV.IA, on the other side of the polyhedron (1514-2023), une installation inédite exposée en juin 2023 au Transfo, centre culturel d’Emmaüs Solidarité, dans le cadre de la Nuit Blanche. De l’aveu même d’aurèce vettier, le processus n’a pas été très long. Quatre mois, tout au plus, entre la première rencontre et la présentation au public. Pourtant, le Savoyard se souviendra toujours de cette collaboration, initiée par l’historien de l’art Vincent Baby, et du jour où elle a vraiment pris forme. Ancien photographe de mode, il a l’expérience des exigences démesurées et des personnages charismatiques. Il n’est pas non plus du genre à être impressionné par les artistes, mais là, tout est différent. « J’appréhendais cette première rencontre, je stressais à l’idée de ce que j’allais dire face à cette immense dame. »

Une passion faite pour Dürer
Illico, Vera Molnár et aurèce vettier se retrouvent à parler de « façon très poétique » d’Albrecht Dürer ou des gravures de la fin du 17ème siècle. Il n’est pas question d’IA ou d’algorithme. Pas encore. Pour l’heure, les deux artistes divaguent autour de Melencolia I, la plus gravure la plus connue du peintre et dessinateur allemand, de la forme mystérieuse, irrégulière, potentiellement tronquée de son fameux polyèdre. « On s’est dit que ce serait intéressant et amusant de positionner à l’arrière de cet objet, d’imaginer les formes géométriques de sa face cachée, de penser les paysages que l’on verrait de l’autre côté de l’image, rembobine aurèce vettier. C’est à ce moment-là que l’IA est entrée en jeu. On savait qu’avec un bon modèle de diffusion entraîné, cet outil pouvait nous permettre d’observer une œuvre depuis un angle inédit ».
Les sessions suivantes sont ainsi dédiées à l’entraînement et au déploiement d’une IA ; laquelle est pensée sans aucun écran, « ce qui nous a permis de travailler beaucoup plus finement que ne l’aurait autorisé Midjourney ou autres ». Une fois les gravures collectées et les data sets constitués, ces derniers étant programmés pour générer soixante-quatre faces cachées du polyèdre, vient le moment des premières remarques, des premiers allers-retours. Avec tout ce que cela suppose d’envies ou d’obsessions contraires : quand Vera Molnár se passionne pour les formes géométriques des images générées, aurèce vettier se montre nettement plus fasciné par l’émergence d’une nature impossible. « C’est cette confrontation des points de vue qui fait que “AD.VM.AV.IA, on the other side of the polyhedron (1514-2023)” est une vraie collaboration ».


À la recherche du carré magique
Une archive vidéo prêtée par aurèce vettier montre Vera Molnár le jour où elle découvre les résultats de ces différentes expérimentations. « C’était la première fois qu’elle était confrontée à des œuvres visuelles générées par IA ». On la voit émerveillée, presque émue, face à ce résultat qu’elle compare à ce qu’elle avait ressenti au moment de poser les yeux sur la Chapelle Sixtine lorsqu’elle avait quinze ans. « Vera était pour moi une femme de 25 ans dans le corps d’une femme de 99 ans, elle avait une énergie et curiosité incroyables. »
Dans la foulée, aurèce vettier et elle ont l’idée de choisir seize visuels parmi les soixante-quatre générés, sur la base de critères esthétiques purement subjectifs. Ils y voient un clin d’œil au carré magique de Dürer, mais aussi un appel d’air, la possibilité de proposer une diversité de formes et de paysages à même de représenter cet espace latent. « Ce que j’aime dans cette œuvre, ajoute aurèce vettier, c’est que l’on retrouve ici la patte visuelle d’une gravure, avec tous ces artefacts et toutes ces déformations qui viennent des réseaux de neurones ; lesquels n’aiment pas les discontinuités et finissent toujours par créer diverses absurdités. »

Une œuvre collaborative
Pour mettre en forme cette série d’œuvres générées, Vera Molnár et aurèce vettier sollicitent un tireur photographique français afin d’avoir un « super papier », demandent à une artisane parisienne de réaliser des cadres en noyer non traité et pensent à un titre capable de synthétiser à lui seul la dimension informatique du projet. D’où cette succession d’initiales, celles des différents protagonistes : Albrecht Dürer, qui fournit l’esthétique, Vera Molnár, qui explore les formes géométriques, aurèce vettier, qui ramène les images vers une imagerie tirée des rêves, et l’IA, utilisée ici pour sa capacité à digérer des milliers de données et à reconstituer l’impossible. « Étant donné que ces outils ne sont pas programmés pour nous dire qu’ils ne sont pas inspirés, ils génèrent sans cesse de nouvelles idées. Et ça, Vera l’avait bien compris. Elle savait qu’il fallait proposer à l’IA un grand volume de données soigneusement choisies pour obtenir des résultats convaincants. »

C’est à ce moment-là, au cœur du printemps 2023, que Vera Molnár prononce la phrase mise en exergue. « Paul, j’avais prévu de mourir en mai, mais elle pense que je vais reporter un peu ». Elle quittera ce monde quelques mois plus tard, en décembre, à la veille de son centième anniversaire, non sans avoir offert une dernière leçon à aurèce vettier : « Vera ne s’est jamais reposée sur ses acquis. Ça se voit dans ses carnets intimes, elle a fait l’effort et elle avait envie jusqu’au bout de collaborer avec les gens, de se connecter et de former une sorte de communauté créative ». Avec le temps, on a pris le parti de les appeler les « Molnariens » ; peut-être la seule étiquette à laquelle aurèce vettier consent d’être rattaché.
- En savoir plus sur l’œuvre d’aurèce vettier.