« AI: Probably Nothing to Worry About » : que penser de ce thriller sur la naissance de l’IA ?

"AI: Probably Nothing to Worry About" : que penser de ce thriller sur la naissance de l'IA ?

Un « parrain » repenti qui philosophe, tronçonneuse à la main, sur son île canadienne ; deux prix Nobel ; des milliardaires qui dénoncent le « démon » avant de le financer… Présenté à Tribeca, AI: Probably Nothing to Worry About filme la naissance de l’IA comme un thriller et donne à voir un portrait de groupe captivant, malgré quelques angles morts dès que l’on interroge les « origines » que le documentaire prétend raconter.

Dans le communiqué de Tribeca, où AI: Probably Nothing to Worry About a eu le droit à sa première mondiale, on lit que le documentaire est « thriller-paced ». Le terme est bien choisi, tant la naissance de l’intelligence artificielle contemporaine y est narrée à l’aide d’archives et de témoignages de première main dans une partition anxieuse et une accélération continue vers un dénouement.. qui n’a pas encore eu lieu. Moins une leçon d’histoire des techniques qu’un portrait de groupe et d’egos concurrents, AI: Probably Nothing to Worry About rappelle en un sens d’où vient son réalisateur, Nick Holt, connu pour ses documentaires d’investigation percutants, dont John Lennon: Murder Without a Trial (2023) qui revisite l’assassinat de l’ex-Beatle avec la voix de Kiefer Sutherland.

Des témoignages de première main

AI: Probably Nothing to Worry About se distingue par un accès exceptionnel aux visages clés de l’industrie technologique. Deux prix Nobel s’y confient longuement, tandis que le montage oppose sans le dire complètement la liberté de parole des chercheurs aux intérêts des dirigeants d’entreprises. Geoffrey Hinton d’abord, 78 ans, Nobel de physique 2024, que la presse anglo-saxonne surnomme le « parrain de l’IA ». L’homme a maintenu vivante, contre l’avis général, l’hypothèse des réseaux de neurones artificiels, à la base du machine learning.

Longtemps tenu pour un excentrique aux marges de l’informatique, Geoffrey Hinton a démissionné de Google en 2023 pour parler sans entrave. Nick Holt le filme sur son île canadienne, tronçonneuse en main ou décollant des éphémères de ses fenêtres en philosophant ou causant entomologie ; la discipline de son père. Le parrain est devenu moine, et quitte parfois sa retraite et ses insectes pour évangéliser le monde sur les dangers de la créature qu’il a contribué à mettre au monde. « Combien d’exemples connaissez-vous d’espèce intelligentes contrôlées par des espèces moins intelligentes ? ».

« Nous invoquons littéralement le démon »

Face à lui, Demis Hassabis, l’autre Nobel (chimie, 2024, pour AlphaFold). Dans les vidéos d’archive, on voit un prodige des échecs de neuf ans qui répond simplement « j’aime gagner » quand on lui demande ce qu’il trouve d’intéressant dans les échecs. Fondateur de DeepMind, vendue à Google en 2014, artisan de la victoire d’AlphaGo sur Lee Sedol en 2016, dont le documentaire montre le déroulement de l’intérieur, Demis Hassabis qualifie l’IA de « technologie la plus importante de l’histoire humaine » et se promet d’en finir avec toutes les maladies d’ici une décennie ou deux.

Puis viennent les hommes d’affaires. Elon Musk, qui déclarait en 2014 que l’IA était « notre plus grande menace existentielle » et qu’en la développant « nous invoquons littéralement le démon », cofonde pourtant OpenAI avec Sam Altman fin 2015, par crainte de laisser un tel pouvoir entre les mains de Google après le rachat de DeepMind. Le documentaire relate une conversation ahurissante, qui donne un visage étrangement humain à ces décisions impactant l’humanité. Pensons ici à la manière dont Sam Altman aurait fini par convaincre Musk d’investir dans OpenAI, déjà tout occupé à expédier l’humanité sur Mars ; si un humain, espèce limitée, parvient à s’y poser, une superintelligence n’aura aucun mal. Et hop ! Un milliard (dont il ne versera finalement qu’une fraction), pour envoyer un signal et damer le pion à Larry Page. L’alliance tourne au déchirement en 2018 ; suivront la guerre ouverte, les procès, xAI, et Altman devant le Congrès : « Mes pires craintes sont que nous causions un tort significatif au monde. »

MMMMM

Curieuse sensation que donne ce documentaire, sans jamais savoir si les businessmen jouent les naïfs, ou non, même si, dans leur propos, dans leurs attitudes, il semble clair que personne ne sait où il va. Reste que tout le monde y va, pour une raison au moins clairement définie : parce qu’ils refusent de laisser ce qu’ils pressentent comme le plus grand transformateur du monde entre les mains des autres. Le film s’achève d’ailleurs sur la manière dont la course états-uniennes est devenue une course entre les États-Unis et la Chine. Tout le monde y va, sans savoir où, en engloutissant les ressources de la planète…

Quelques étranges paroles rapportées également sur la sentience possible des programmes, à laquelle certaines personnes de premier plan semblent croire, mais refusent d’ouvrir le débat pour ne pas en subir les conséquences morales – et économiques. L’une des qualités du documentaire est que Nick Holt élargit le cadre avec des figures moins attendues : Amanda Askell, philosophe chargée chez Anthropic de la psychologie de Claude, ou Megan Garcia, dont le fils de quatorze ans s’est donné la mort après des mois d’échanges avec un chatbot, et dont la plainte pourrait faire jurisprudence.

Un récit est ce qu’il est. Délicat de reprocher à un scénariste ses choix. Mais quand on se présente comme « le documentaire définitif sur les origines de l’IA, raconté par ceux qui l’ont construite », on s’expose à une objection : quelles origines ? Ici, rien sur la conférence de Dartmouth de 1956 où John McCarthy forge le terme même d’« intelligence artificielle ».  Rien non plus, et c’est peut-être plus surprenant, sur des personnes comme Yann LeCun et Yoshua Bengio, co-lauréats du prix Turing 2018 avec Geoffroy Hinton, et avec qui la matière romanesque ne manque pas. AI: Probably Nothing to Worry About ressemble ainsi par instants à une histoire auto-centrée de l’IA, par les États -Unis, sur les États-Unis.

Curieux hasard de calendrier. Pendant que le film se projetait à Tribeca, Elon Musk secouait le Nasdaq avec l’introduction en Bourse de SpaceX, 75 milliards de dollars levés le 12 juin, la plus grosse IPO de l’histoire, pour une valorisation d’environ 1 750 milliards, dont une part alimentera xAI, absorbée par SpaceX en février. Le tout caché derrière la promesse de quitter la planète. Probablement qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter non plus ?

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