Photographe et artiste textile, Alexandra Mocanu puise sa pratique dans le dialogue. Entre les médiums, entre ses origines roumaines et françaises, entre la technologie et l’artisanat… Chaque élément de sa pratique protéiforme crée un pont entre des mondes que tout semble opposer. Rencontre avec une créatrice à la croisée des mondes.
Née à Bucarest, au sein d’une famille d’artisans, Alexandra Mocanu grandit entourée des textiles de sa mère et des meubles de son père. Une exposition précoce à la créativité qui forge la sienne. « J’ai toujours ressenti le besoin de développer une pratique personnelle, tournée vers la recherche et l’expérimentation, confirme-t-elle. C’est ce qui m’a conduite vers la tapisserie et la broderie, un travail que j’ai découvert grâce à ma mère, qui m’a transmis son savoir-faire. Pour moi, ce n’est pas seulement un artisanat : c’est un geste intime, un fil qui relie les générations. »

Si Alexandra Mocanu est sensibilisée très jeune à l’amour de la matière par sa famille, c’est son goût pour le voyage qui lui inspire sa propre patte, qu’elle continue aujourd’hui de développer au contact des nouvelles technologies. « Mon regard s’est transformé au fil de mes voyages, notamment au Japon. Ces séjours ont été déterminants : j’y ai été sensible à certains motifs récurrents, à la manière dont l’ornement se glisse dans le quotidien, et j’y ai découvert une palette de couleurs différente, qui a élargi ma perception. Cela a nourri mes recherches, aussi bien photographiques que textiles, et plus récemment mes expérimentations avec l’intelligence artificielle. »
« Chaque médium me permet d’aborder un aspect particulier de mes préoccupations. »
Un parcours atypique qui se lit dans son art, monumental, sensible et foncièrement pluridisciplinaire. Même si elle se défend de toute intention un peu trop préméditée : « Je ne me suis jamais dit : “je vais être pluridisciplinaire”. C’est venu d’un besoin presque organique : chaque médium me permet d’aborder un aspect particulier de mes préoccupations ».


La constitution d’une identité
Son premier médium ? La photographie, qu’elle développe d’abord dans une démarche commerciale. « La photographie est entrée dans ma vie un peu par hasard, mais elle est vite devenue à la fois mon métier et mon langage artistique, se souvient-elle. J’ai commencé par travailler sur commande, pour des architectes, des designers, des marques, ce qui m’a appris à être très attentive à l’espace, à la lumière et à la mise en scène des objets ».
Très vite, pourtant, Alexandra Mocanu ressent le besoin d’expérimenter et d’élargir sa pratique à d’autres horizons, pour coller au plus près au message qu’elle cherche à faire passer. « La photographie m’offre une immédiateté, la possibilité de capter un fragment du réel, de questionner notre perception à travers la lumière et les cadrages. Le textile, au contraire, m’ouvre à la lenteur, à la répétition, à l’intimité d’un geste qui se construit dans le temps, résume-t-elle, poétiquement. Ces pratiques sont complémentaires. Elles me permettent d’aborder des thèmes communs – comme la mémoire, les réseaux, les traces – sous des angles différents, et c’est dans cette oscillation que je trouve mon équilibre. »
« Les pratique de la photographie et du textile me permettent d’aborder des thèmes communs sous des angles différents, et c’est dans cette oscillation que je trouve mon équilibre. »


Comme une interprète linguistique, Alexandra Mocanu passe d’un langage à l’autre, mêle parfois les deux, pour constituer son identité plastique. Si ses toiles textiles, aux coups de pinceaux assumés, renvoient à des peintures de Pierre Soulages, ses photographies, elles, capturent une matière sensible, organique, à la lumière presque palpable, selon une dualité qui semble combler l’artiste, rarement aussi épanouie que lorsqu’elle navigue d’un monde à l’autre, toujours avec aisance.
« Je me définirais comme une artiste visuelle, mais dans un sens volontairement ouvert. Ce qui m’intéresse, c’est d’habiter une zone hybride : entre art et artisanat, entre tradition et technologie, entre regard documentaire et approche poétique, détaille-t-elle. Mon identité artistique s’est construite à la fois sur des transmissions intimes et sur des découvertes plus lointaines. Je ne cherche pas à figer cette identité : j’ai besoin de naviguer entre différents langages, d’expérimenter, de laisser mes recherches évoluer librement. »

L’expérimentation chevillée au corps
Cette identité mouvante encourage Alexandra Mocanu à aller chercher toujours plus loin dans la mise en scène de la matière et des volumes. Revenant presque à ses premiers amours de photographe d’architecture, l’intéressée s’est récemment tournée vers l’intelligence artificielle afin de générer des paysages urbains inattendus, au sein desquels se rejoignent ses deux premiers amours : la mise en valeur d’une texture brute et la création de compositions presque abstraites, à l’aide de sujets et médiums pourtant concrets. « Au départ, c’était de la curiosité, raconte-t-elle en se remémorant ses premiers essais avec l’IA, Mais très vite, j’ai compris que ces outils changeaient profondément ma manière de travailler. »
Passionnée par le sujet, elle poursuit : « J’utilise principalement mes propres photographies comme base de données : je les considère comme une matière première que je vais ensuite “augmenter” grâce à l’IA. Cela m’a presque conditionnée à “chercher de la matière” en permanence. »
« Ce qui m’intéresse, c’est d’habiter une zone hybride : entre art et artisanat, entre tradition et technologie, entre regard documentaire et approche poétique. »
Sous son œil avisé et à l’aide d’outils numériques, l’image se transforme, se prolonge. S’anime même, et devient la mère d’une multitude de petits, générés à partir de sa seule existence. Des rues de Tokyo fantasmées par Midjourney à l’expression urbaine de la solitude durant le COVID, Alexandra Mocanu s’associe avec l’intelligence artificielle pour créer des univers si particuliers qu’ils semblent à la fois irréels, mis à distance et pourtant si universels. « L’IA me permet de créer une série entière à partir d’une seule image, d’explorer des potentialités visuelles insoupçonnées, ou de faire naître une atmosphère mouvante à partir d’un instant figé, détaille-t-elle. Ce qui m’intéresse dans ce processus, ce n’est pas seulement le rendu esthétique, mais le dialogue qui s’installe entre l’image captée et son prolongement généré, entre le réel photographié et les imaginaires collectifs contenus dans les bases de données de l’IA. »


Le meilleur des deux mondes
Si Alexandra Mocanu parle volontiers d’un dialogue ou d’une collaboration, c’est parce qu’elle n’oublie jamais la main humaine, source de toute création pour celle qui, rappelons-le, est venue à l’art via l’artisanat. « Je crois qu’il est essentiel de rester profondément connectée à des processus analogiques et corporels. Les outils numériques et l’IA ouvrent des univers visuels incroyables, mais ils trouvent tout leur sens lorsqu’ils reposent sur un savoir-faire humain, rappelle-t-elle. Travailler avec mes mains, tisser, broder, manipuler la matière, c’est ce qui me rappelle que derrière toute création, il y a un geste, un temps, une attention que la technologie seule ne peut remplacer. »
Dans cette multitude de savoir-faire – manuels et technologiques -, la créatrice a su trouver un équilibre, qui enrichit chacun de ces deux pôles, pourtant si souvent opposés. « Cette pratique analogique contrebalance l’expérimentation numérique, et me permet de garder un ancrage solide, une liberté et une autonomie qui restent au cœur de ma pratique », conclut-elle.
« Cette pratique analogique contrebalance l’expérimentation numérique, et me permet de garder un ancrage solide, une liberté et une autonomie qui restent au cœur de ma pratique. »


De son appétence pour les grands écarts, Alexandra Mocanu en a tiré une pratique complexe, évolutive, à l’image de son époque. Profondément ancrée dans son ère, l’artiste conjugue le meilleur des deux mondes et réconcilient les pro-progrès et les nostalgiques des arts d’antan. « La tapisserie, c’est une histoire de transmission et de gestes partagés. L’IA, à l’inverse, est un outil contemporain que j’ai exploré par curiosité. Ces deux pratiques semblent opposées, mais je les vois comme des miroirs, explique-t-elle, pleine de sagesse, La tapisserie me relie à une tradition ancienne, lente, matérielle, ancrée dans la mémoire. L’IA, elle, produit des images instantanément, en puisant dans une mémoire collective et numérisée. Les deux me parlent de transformation, de tissage au sens large – que ce soit de fils ou de données. »
En passant d’une technique à l’autre, Alexandra Mocanu éclaire ainsi notre rapport au temps, réfléchit à la valeur du geste, mais aussi, c’est là sa force, à « la manière dont les images naissent et circulent aujourd’hui. »