À l’occasion du Festival NOÛS, Alexandra Mocanu et Carl Guilhon du studio de création RETINAA échangent autour d’Ice Memory Thread, une œuvre hybride mêlant broderie, modélisation 3D et impression UV. Est-ce une cartographie ? Une expérimentation visuelle ? Seule certitude : les deux artistes se plaisent à interroger notre rapport au territoire et aux images.
Photographe et artiste textile, Alexandra Mocanu développe une pratique à la croisée de l’image et de la matière, où la broderie prolonge et transforme son regard photographique dans un rapport intime au temps et au geste. De son côté, Carl Guilhon, cofondateur du studio de création RETINAA, inscrit son travail à l’intersection du design graphique, de la recherche et des technologies de sécurité, explorant les liens entre l’innovation technique et la narration visuelle. Leur collaboration autour d’Ice Memory Thread, créée spécialement pour le Festival NOÛS, réunit ainsi deux approches complémentaires : l’une sensible et incarnée, l’autre structurée par la donnée et les systèmes de représentation. Ensemble, ils composent un langage commun où se rencontrent l’artisanat, la cartographie et l’image numérique.

Ice Memory Thread représente un fragment du massif du Mont-Blanc. Comment est née cette idée ?
Carl Guilhon : L’idée était de créer une œuvre en dialogue avec les collections cartographiques de la BnF, et de proposer une réflexion poétique sur les glaciers et la mémoire de la glace. Durant la conception du passeport suisse, nous nous sommes passionnés pour la cartographie et l’iconographie des Alpes en particulier. Par la suite, nous avons eu la chance de pouvoir approfondir nos recherches à travers plusieurs projets. Ice Memory Thread s’inscrit donc dans cette recherche et dans notre volonté de représenter des territoires précieux. Une carte nous a particulièrement inspirés. Il s’agit de la première représentation topographique du massif du Mont-Blanc, mesurée et calculée de bout en bout de main d’homme. Cette carte est née d’une collaboration entre un ingénieur et un alpiniste. En parallèle, d’autres cartes sont venues inspirer le travail des couleurs et la composition de l’œuvre.
Alexandra Mocanu : Les archives ont été un point de départ. Elles apportent une base de données, une forme d’autorité aussi, mais qui est ensuite déplacée, transformée.
Quelles étapes ont permis de passer de la donnée brute de l’Office fédéral de topographie suisse à une forme visuelle exploitable ?
Carl Guilhon : Au fil des années, nous avons développé des processus de création d’images à partir de géodonnées précises. Les données constituent la matière première. La modélisation 3D et les logiciels SIG nous permettent de créer des rendus précis et d’utiliser les caractéristiques du relief comme un pinceau, pour composer de nouvelles images. Ensuite, il y a un important travail de sélection, d’édition et d’assemblage pour concevoir un visuel qui nous satisfait.
« L’idée était de créer une œuvre en dialogue avec les collections cartographiques de la BnF, et de proposer une réflexion poétique sur les glaciers et la mémoire de la glace. »


En plus de la modélisation 3D, cette œuvre croise également broderie traditionnelle et impression visible sous UV. Selon vous, qu’est-ce que cette hybridation apporte ?
Alexandra Mocanu : L’hybridation permet de multiplier les niveaux de lecture. Chaque médium apporte une couche différente : la modélisation structure l’image, l’impression introduit une dimension presque invisible, et la broderie vient incarner physiquement ces données. Aucun de ces médiums, pris seuls, ne permettrait cette complexité.
Carl Guilhon : Notre pratique graphique est souvent hybride et multisensorielle. Nos designs font cohabiter sur un même support des techniques ancestrales – comme l’impression en taille-douce – avec des technologies électroniques, en tenant compte de paramètres de production très précis. L’alliance entre tradition et innovation nous passionne, car le dialogue entre ces différentes techniques et composants permet de créer un travail visuel riche et une narration graphique élaborée.
« Les archives ont été un point de départ. Elles apportent une base de données, une forme d’autorité aussi, mais qui est ensuite déplacée, transformée. »

Alexandra, ressens-tu une différence entre le temps lent de la broderie et celui des technologies numériques ?
Alexandra Mocanu : C’est un travail de traduction, presque de simplification. Il faut passer d’un modèle numérique très précis à un geste manuel, avec ses contraintes. La difficulté réside dans cet écart : accepter de perdre en précision pour gagner en présence. L’œuvre a nécessité environ 1300 heures de travail. Elle s’inscrit dans un format assez large, qui engage le corps. Ce temps long fait partie intégrante du projet, il influence directement la forme finale. Certaines décisions ne sont pas prises en amont, mais émergent au fil du geste, dans la répétition et la durée. Le geste introduit d’ailleurs des variations, des micro-décalages. Il rend le relief moins strict, plus sensible. C’est une manière de réintroduire une forme d’humanité dans une donnée très construite.
Justement, quelle place donnes-tu à l’imaginaire dans une œuvre basée sur des données réelles ?
Alexandra Mocanu : Même à partir de données réelles, il y a toujours une part de construction. Le choix de ce que l’on montre, de comment on le traduit, introduit déjà une interprétation. Je dirais que l’œuvre se situe entre la cartographie et la fiction : elle part du réel, mais elle en propose une lecture subjective. Il y a toujours un espace pour l’imaginaire, même lorsqu’on part de données concrètes.

Une impression visible uniquement sous UV a été intégrée dans Ice Memory Thread. Cette dimension cachée a-t-elle une signification particulière dans vos pratiques ?
Carl Guilhon : Chez RETINAA, ces techniques propres à l’impression de sécurité font partie intégrante de notre pratique et de notre langage visuel. Dans le cas de Ice Memory Thread, l’encre de sécurité permet une double lecture qui rend l’œuvre dynamique. En dialogue avec la broderie, on découvre une représentation beaucoup plus technologique du territoire, à la manière d’une interface. Ce motif symbolise la mémoire de la glace et ses précieuses informations.
Alexandra Mocanu : Cela permet d’ajouter une couche invisible à première vue. C’est une manière de questionner ce que l’on perçoit immédiatement et ce qui reste caché, mais aussi de faire écho à la manière dont certaines données ou images circulent aujourd’hui sans être toujours visibles.
« Il y a toujours un espace pour l’imaginaire, même lorsqu’on part de données concrètes. »

Que dit Ice Memory Thread de notre rapport au territoire, à l’écologie, à l’environnement, aujourd’hui ?
Carl Guilhon : Ice Memory Thread rend hommage à la mémoire de la glace, véritable archive de l’histoire de notre planète. C’est comme si la Terre tenait ses propres archives depuis des millénaires. Chaque couche de chutes de neige compactées contient des informations irremplaçables sur la composition de l’atmosphère et le climat qu’il est crucial de préserver pour comprendre le passé et anticiper l’avenir.
Alexandra Mocanu : Le projet interroge la manière dont on construit notre vision du territoire à travers des outils de représentation. On ne regarde plus seulement un paysage, on le consulte, on le modélise, on le cartographie. Cela transforme notre relation au réel.



Que retenez-vous de cette collaboration ?
Alexandra Mocanu : La manière dont les différentes approches ont pu se compléter sans s’annuler. Cela m’a aussi amenée à accepter de ne pas tout maîtriser, ce qui est assez précieux dans un processus de création.
Carl Guilhon : C’est fascinant de révéler les parallèles entre l’art de la broderie et notre propre processus de création en lien avec l’impression de sécurité. On découvre un langage commun entre ces disciplines qui négocient avec des contraintes techniques et une structure qui est déjà là.
- Festival NOÛS, jusq’au 19.04, BnF, Paris.