Choisie pour représenter le Luxembourg à la 61ᵉ Biennale de Venise, Aline Bouvy a pris le parti de présenter une véritable expérience cinématographique autour d’un sujet universel et pourtant rarement pris au sérieux : La Merde. La plasticienne et vidéaste belge nous en dit plus sur les coulisses de ce film qui se concentre sur la vie d’un être-étron, produit avec des moyens conséquents et complété par des bas-reliefs, des miroirs et autres éléments immersifs.
La Merde a été présenté il y a quelques jours à la Biennale de Venise. Comment le film a-t-il été reçu ?
Aline Bouvy : Très honnêtement, je ne m’attendais pas à autant de retours positifs, avec une vraie compréhension de mon propos C’est assez rare que les compliments aillent au-delà du « c’est cool » ou du « c’est intéressant », surtout concernant un film à l’approche humoristique. Lors de mes trois ou quatre jours sur place, j’ai donc pu discuter avec des gens qui ont compris à quel point La Merde parle de mon rapport à la société, à notre époque, à quel point il a été pensé pour ouvrir la discussion sur des sujets et des anecdotes personnels. Sachant que j’ai travaillé sur le film jusqu’au dernier jour, ces échanges m’ont évidemment rassuré.

J’imagine que la présentation à Venise est aussi une belle revanche sur les multiples reproches que l’on a pu te faire ces derniers mois…
Aline Bouvy : Lorsqu’il a accepté notre proposition, le ministre de la Culture du Luxembourg a tout de suite souligné l’importance de la liberté d’expression, et ce même si des voix, provenant notamment de l’extrême droite, se sont élevées contre notre projet. On nous disait que le Luxembourg allait encore une fois se ridiculiser à Venise, que ça allait être un film de merde, qu’il était incompréhensible d’utiliser des fonds publics pour un tel projet, etc. Avec un titre et un sujet pareils, c’est sûr qu’il était très facile de nous descendre… Or, celles et ceux qui ont l’intelligence de regarder le film avec attention comprennent rapidement qu’il y a un équilibre entre les scènes, que les moments tendus succèdent à des moments plus tendres, que l’on est parfois dans l’absurde ou le dégoût.
Chaque scène est justifiée. Tout simplement parce qu’on ne voulait pas provoquer ou choquer gratuitement, même si La Merde a été réalisé dans une optique de « ça passe ou ça casse ». Après trente ans de pratique, j’avais envie de me mettre dans une position fragile, de titiller certains sujets qui, finalement, sont très liés à notre quotidien. Parler de nos déjections, c’est aussi parler des normes sociales ; quelles sont-elles ? Comment se forment-elles ? Est-ce possible d’y échapper ? Que masquent-elles ?
« Celles et ceux qui ont l’intelligence de regarder le film avec attention comprennent que les moments tendus succèdent à des moments plus tendres, que l’on est parfois dans l’absurde ou le dégoût. »

Cette recherche d’inconfort, c’est une manière de te stimuler artistiquement ?
Aline Bouvy : Il y a deux ans, j’ai pu donner une conférence au Palais de Tokyo qui m’a permis d’effectuer de longues recherches et qui visait à retracer l’histoire des toilettes dans l’espace public. A priori étrange, ce sujet est surtout une opportunité de montrer à quel point l’espace public est un espace pensé pour les hommes, où les femmes n’ont pas leur place. Au sein de mon tout premier atelier, à Bruxelles, j’ai d’ailleurs fini par faire pipi dans une bouteille ; j’en avais simplement assez d’aller au bar d’à côté boire un café trop fort pour accéder aux toilettes.
Par la suite, j’ai commencé à utiliser de l’urine plutôt que de l’eau pour faire des moules à partir de déchets, avant de découvrir que l’urine est utilisée dans les teintures en Afrique du Nord pour obtenir le bleu indigo. Tout ça pour dire que ce qui paraît choquant de prime abord permet bien souvent d’informer sur des choses du quotidien, des réalités qui nous concernent toutes et tous.
Du pipi aux excréments, il y a donc une certaine continuité…
Aline Bouvy : Il suffit d’observer l’histoire de l’art, notamment en peinture, pour comprendre qu’il n’y a rien de spécial, ni d’inédit, à voir un être représenté sous cette forme. En marge de La Merde, je m’apprête d’ailleurs à sortir un livre détaillant le travail de 200 artistes ayant créé avec les matières fécales, du Moyen-Âge à aujourd’hui. C’est un vrai sujet !
Me concernant, l’idée est encore et toujours de disséquer le réel en le poussant très loin, de déformer la réalité afin d’en extraire une forme de miroir d’elle-même, à la manière des artistes du grotesque ou même des traditions propres aux carnavals, dont les costumes exagèrent les traits pour mieux les révéler. J’aime avoir la possibilité de pousser une idée dans ses retranchements.

Est-ce ce sujet en particulier qui t’a donné envie de revenir à la vidéo ?
Aline Bouvy : Je pensais à ce scénario depuis plusieurs années, avec l’envie de réaliser une performance, à la manière d’un one-woman show. Hélas, ça impliquait des effets spéciaux impossibles à réaliser… Le format filmique m’a donc paru plus évident, dans le sens où l’image permet de faire passer la pilule. Elle vient soutenir le sujet, lui offre une forme d’emballage, de sorte à ce que le personnage soit agréable à regarder. D’un point de vue esthétique, ça m’a permis d’aller plus loin.
D’autant qu’il s’agit moins ici d’une œuvre vidéo que d’un véritable film, pensé selon une logique cinématographique.
Aline Bouvy : Je souhaitais effectivement m’extraire d’un mode de fabrication déjà connu, ne pas travailler dans mon atelier. J’avais envie de faire appel à une vraie équipe de cinéma, d’accorder plus d’un an à ce travail, de suivre les cours du parfait petit cinématographe pour ne pas être larguée sur le tournage, de travailler avec un chef op, etc. En fin de compte, plus de cinquante personnes ont bossé sur ce film, avec leur expérience et leurs idées. Pierre Dozin, par exemple, avec qui je travaille depuis dix ans pour mes installations, a eu l’idée d’un son regénératif à chaque vision, de sorte à ce qu’il change constamment. Ainsi, le personnage de la merde paraît plus vivant.
« L’idée est de disséquer le réel en le poussant très loin, de déformer la réalité afin d’en extraire une forme de miroir d’elle-même, à la manière des artistes du grotesque. »

As-tu ressenti une certaine pression au moment de te frotter à la grammaire cinématographique ?
Aline Bouvy : C’est clair que j’ai plutôt l’habitude de travailler seule, à l’atelier, en étant à l’origine de chaque décision. Là, ce n’est pas moi qui tenais la caméra, qui gérait les lumières… Il m’a fallu faire confiance aux gens, donner les bonnes indications. Ma chance, c’est d’être arrivée avec des références très claires : les cubes jaunes, par exemple, évoquent l’art minimaliste, tandis que la scène à l’école est un clin d’œil à Jeff Hull. Aussi, je dois dire avoir beaucoup aimé le montage, où tout peut être modifié, où tout prend forme. Tous les deux mois, j’avais également rendez-vous avec Tanguy Poujol pour parler, regarder des films, lire des extraits de livres… Le fait de faire appel à une personne chargée de poser un regard extérieur, c’est un procédé qu’on retrouve beaucoup au théâtre, et je dois dire que j’aimerais beaucoup garder cette approche pour mes futurs travaux.
Il faut que l’on évoque également le personnage principal de La Merde. Qu’est-ce qui t’a incité à la représenter sous cette forme ?
Aline Bouvy : Déjà, il me fallait une personne, ne serait-ce que parce que je savais que tout allait passer par le regard. J’avais déjà fait toutes les esquisses du personnage à l’atelier, je l’avais modelé, mais il me fallait trouver mon actrice rapidement, sachant que tout allait être fait sur son corps. Lucie Debay, une actrice franco-belge, déjà aperçue dans Augure de Baloji, m’est apparue comme une évidence. À cause de son regard, de son talent, mais aussi de son côté performeuse. Quant à la forme de l’étron, je ne voulais pas que ça ressemble à un émoji ; il fallait que ce soit réaliste.