Ange Leccia : « Mon travail s’inscrit dans un temps qui se transforme sans cesse »

Ange Leccia : "Mon travail s’inscrit dans un temps qui se transforme sans cesse"
Ange Leccia © Quentin Doussaud - Département de la Seine-Maritime

Pionnier de l’art vidéo en Hexagone, connu pour ses œuvres basées sur la répétition de phénomènes naturels comme La Mer (1991) ou Orage (1999), Ange Leccia est aussi un précurseur de l’immersion, qu’il expérimente dès le lycée, au tournant des années 1960-1970. Depuis, le Français est resté fidèle à son ambition : explorer les possibilités de la DV de manière poétique et spontanée, parfois même à travers des commandes, comme en témoigne (D’)Après Monet, présentée actuellement à l’abbaye Saint-Georges (76) sous une forme inédite. L’occasion de revenir à ses côtés sur près de soixante ans de création.

Vous vous êtes intéressé très tôt à la vidéo, dès la fin des années 1960, à une époque où les smartphones n’existaient pas, les caméras DV non plus. À une époque, donc, où la vidéo n’était pas démocratisée comme aujourd’hui. Comment y êtes-vous venu ?

Ange Leccia : Ça remonte au lycée. Après 1968, j’étais dans un établissement expérimental en Corse, à Bastia, où l’on testait le bac artistique, qui n’était pas encore généralisé à toute la France. Nous étions moins d’une dizaine dans la classe. Nous avions de quoi pratiquer le dessin, la peinture, la sculpture, mais aussi la photo et la vidéo avec une caméra Super 8. Le professeur nous donnait un sujet et nous laissait le choix du médium. Tout naturellement, presque instinctivement, je me suis tourné vers cette dernière.

Et vous ne l’avez plus lâchée ! Vous avez aussi très tôt expérimenté d’autres formes de vidéo, avec la volonté précoce de les rendre immersives…

Ange Leccia : J’ai toujours cherché à me rapprocher autant que possible de l’immersivité ; laquelle est au cœur de mon travail, dans la mesure où elle vise à créer une relation avec le spectateur, afin qu’il puisse appréhender l’œuvre de manière presque physique. Je conçois mes installations et mes vidéos de façon à ce que l’image soit la plus grande possible, pour que le spectateur ne voie plus qu’elle, et qu’elle devienne son seul environnement visible.

Cette démarche remonte à mes années de lycée. À l’époque, j’utilisais de grands projecteurs de diapositives, comme ceux que l’on trouvait dans les amphithéâtres. Je plaçais devant des pochettes plastifiées et transparentes dans lesquelles je versais du liquide vaisselle ou du bain moussant. En les pinçant, cela animait et déformait l’image projetée, qui devenait psychédélique. Je réalisais ces dispositifs pour des soirées en discothèque. On m’invitait, et j’étais même payé pour cela. Par la suite, j’ai varié les couleurs et approfondi cette recherche.

Gros plan sur un violent orage en pleine nuit.
Orage © Ange Leccia

Beaucoup plus tard, mais dès 1999, vous réalisez Orage, potentiellement votre œuvre la plus immersive. Celle-ci nous plonge au cœur même d’un violent orage, et ce sans avoir recours à des effets numériques. Comment êtes-vous arrivé à un tel résultat ?

Ange Leccia : J’ai tout simplement filmé avec une caméra DV un orage exceptionnel, très sauvage, très généreux, survenu à la fin du mois d’août, comme je n’en ai jamais revu. J’avais la chance d’avoir cette caméra à portée de main et de me trouver, à ce moment-là, dans une maison qui domine la mer, presque à hauteur du ciel et des éléments. Cela m’a permis, en zoomant, de me placer au cœur de l’orage et de capter les éclairs au plus près.

D’ailleurs, vous utilisez encore aujourd’hui cette fameuse caméra, une DV Sony DCR-PC110E, produite à la fin des années 1990. Diriez-vous qu’elle est devenue votre outil fétiche ?

Ange Leccia : Tout à fait ! Je l’emporte toujours avec moi lors de mes déplacements. Elle est petite, légère et très facile à manipuler. J’aime son grain, peu défini, ainsi que ses nuances de lumière, qui offrent une image très particulière. Aujourd’hui, lorsque j’ai terminé une cassette, je l’apporte dans un laboratoire qui la numérise à l’aide de l’IA afin d’en produire une version en 4K, plus définie. J’aime ce parallèle, cet aller-retour entre un support ancien et les technologies les plus récentes.

AngeLeccia
« Je conçois mes installations et mes vidéos de façon à ce que l’image soit la plus grande possible, pour que le spectateur ne voie plus qu’elle, et qu’elle devienne son seul environnement visible. »

Revenons à Orage, qui s’intègre dans un cycle d’œuvres basé sur la répétition de phénomènes naturels, initié avec La Mer en 1991. À cette époque, quelle était votre intention ?

Ange Leccia : Je suis originaire de Barrettali, un village corse qui surplombe la Méditerranée. Depuis mon enfance, je fréquente la plage de Nonza, où j’ai tourné cette œuvre. Mais l’idée m’est venue au Japon, où des amis m’ont initié au shintoïsme, une spiritualité profondément liée à la nature. À mon retour en Corse, j’ai eu envie de filmer cette mer rencontrant le rivage, mais selon mon propre regard : en inclinant la caméra, comme vue du ciel, pour mieux saisir cette zone de contact. On croit voir toujours le même mouvement, mais chaque vague est différente.

À la différence des autres œuvres basées sur la répétition de phénomènes naturels, vous avez recommencé pour celle-ci l’expérience une vingtaine de fois, et vous continuez même à la reproduire. Pourquoi ?

Ange Leccia : Pour évoquer cette idée de cycle, de renouveau, de « nouvelle vague », dans tous les sens du terme. Mais aussi en raison des évolutions technologiques. Tous les trois ou quatre ans, lorsqu’un nouveau support ou une nouvelle caméra apparaît avec une définition différente, je recommence, pour tenter de capter ce moment le plus finement possible. Il est d’ailleurs assez intéressant de comparer les premières versions aux plus récentes.

Installation vidéo montrant un écran de fumée.
Fumées © Ange Leccia
Un homme se balade à côté d'une installation vidéo à deux écrans montrant un nuage de fumée.

Parmi vos autres œuvres consacrées à ce thème, il y a Fumées (1995), qui se distingue par une projection en angle : une mise en scène immersive dont vous êtes l’un des précurseurs.

Ange Leccia : J’ai commencé à explorer ces formes dès les années 1980, mais elles apparaissent véritablement au milieu des années 1990, avec les Explosions (1994) : deux projections d’explosion disposées en angle. Juste après, j’ai réalisé Fumées (1995), un gros plan de fumée en transformation continue. Que ce soit les explosions, la fumée ou la mer, ce sont toujours des formes en perpétuel mouvement, qui se répètent, se renouvellent, se régénèrent. Il n’y a ni début ni fin. Mon travail n’est pas narratif : il ne raconte pas une histoire avec un déroulement linéaire, mais il s’inscrit dans un temps continu, qui se transforme sans cesse.

Le dispositif en angle participe de cette recherche. Il ne s’agit pas de « piéger » le spectateur, mais de l’immerger pleinement, de le placer au cœur de l’œuvre, afin qu’il en devienne un élément actif. Il y a là un rapport direct à l’espace, à la fois bidimensionnel et tridimensionnel. La présence du spectateur donne une échelle à l’œuvre et en modifie la perception. D’une certaine manière, il en devient lui-même le sculpteur.

Double écran vidéo montrant d'un côté des nymphéas et de l'autre, une marre.
(D’)Après Monet, 2020 © Ange Leccia/ ADAGP, Paris 2022

Désormais, certaines de vos œuvres peuvent prendre plusieurs formes, comme en témoigne (D)Après Monet, présenté actuellement à l’abbaye Saint-Georges à l’occasion des 100 ans de la mort de Claude Monet, et imaginée en 2022 pour le musée de l’Orangerie. Comment ce projet est-il né ?

Ange Leccia : En 2019, lorsque Cécile Debray m’a invité à construire un projet autour de Monet, elle m’a proposé de me rendre dans le jardin de l’artiste à Giverny pour m’en inspirer. J’ai trouvé cela trop scolaire. Je me suis plutôt tourné vers la Corse, que je connaissais bien, pour y filmer la nature. À partir de là, j’ai constitué une banque d’images. Mais Cécile Debray a insisté pour que je l’accompagne à Giverny, prétextant un déplacement professionnel. Je l’ai suivie. Dans un premier temps, je suis resté sur mes positions : le site était saturé de centaines de touristes. Déçue, elle m’a proposé d’y retourner à la fermeture du jardin. C’est à ce moment-là que mon regard a changé. Je me suis mis à travailler, jusqu’à la tombée de la nuit.

De là, tout s’est mis en place ?

Ange Leccia : J’ai tous filmé en quelques heures avec ma vieille caméra DV, dont l’image est beaucoup moins nette que celles d’aujourd’hui, et c’est précisément ce qui m’intéressait. J’ai arpenté les moindres recoins en partant des zones les plus éloignées, remontant progressivement jusqu’à la maison, puis jusqu’à sa chambre où l’on découvre le lit de mort de Monet. J’ai également intégré à mon œuvre une archive que j’ai mise en boucle. On y voit Monet peindre de manière presque obsessionnelle, dans un geste quasi chamanique, presque autistique. Il semble prisonnier de son propre paysage, condamné à peindre encore et encore le monde qu’il s’est lui-même construit.

AngeLeccia
« Pour moi, Monet est en quelque sorte un précurseur du Cinémascope et de l’installation immersive. »
Installation vidéo à plusieurs canaux montrant des gros plans sur des fleurs dans les couloirs d'une abbaye.
(D’)Après Monet, Jardins de l’abbaye Saint-Georges, 2026 © Ange Leccia

Depuis, (D)Après Monet a été présentée aux quatre coins du monde, du Louvre Abu Dhabi à Tokyo, sous différentes formes, et ici sur un nouveau support.

Ange Leccia : C’est une pièce immersive, conçue comme une expérience à vivre, en clin d’œil évident aux Nymphéas de Monet exposés au musée de l’Orangerie. Pour moi, Monet est en quelque sorte un précurseur du Cinémascope et de l’installation immersive. Ici aussi, le visiteur est placé à l’intérieur d’un dispositif qui varie selon les lieux d’exposition. Il peut se déployer sur un simple pan de mur ou prendre la forme d’un espace enveloppant, souvent rectangulaire, allant jusqu’à encercler le spectateur. Au départ, on m’a proposé de construire des cimaises pouvant servir d’écrans. Mais lorsque j’ai découvert ces pierres absorbantes, comme des buvards, j’ai trouvé cela très poétique et j’ai pensé qu’elles pouvaient offrir une nouvelle interprétation de l’œuvre.

Double écran vidéo montrant d'un côté des nénuphars et de l'autre, une marre.
(D’)Après Monet, 2020 © Ange Leccia/ ADAGP, Paris 2022

Qui dit immersion dit VR. Êtes-vous tenté par cette forme d’immersion ?

Ange Leccia : Toutes les technologies m’intéressent, les innovations, les nouvelles formes de création. Mais une technologie, aussi sophistiquée soit-elle, ne fait pas œuvre en soi. Ce qui compte, c’est toujours l’artiste, le sens, la volonté intellectuelle. J’ai expérimenté la réalité virtuelle, mais de manière encore très solitaire, avec le casque. Or, pour moi, l’art est avant tout une expérience de partage : être ensemble face à une émotion, percevoir les réactions des autres, s’en nourrir. Aujourd’hui, ces dispositifs restent contraignants. Ils isolent plus qu’ils ne rassemblent. J’attends que ces technologies évoluent pour permettre une expérience plus collective, moins dépendante de l’équipement. Je suis actuellement en dialogue avec de jeunes artistes qui travaillent dans ces directions.

C’est aussi une question de génération. Comme les peintres face à la photographie, ou les photographes face au cinéma, chaque époque invente ses outils. Je ne suis pas fermé, mais je fais le choix d’approfondir mon propre champ de recherche plutôt que de me disperser. L’art demande aussi une forme de concentration, de profondeur. Et puis, si les artistes plus jeunes s’emparent de ces technologies, c’est aussi parce qu’ils prolongent, à leur manière, des questionnements que j’ai pu ouvrir. C’est une évolution naturelle et nécessaire.

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