À la croisée de l’introspection numérique et de la critique sociale, le duo d’artistes Anne Fehres & Luke Conroy conçoit des expériences immersives qui interrogent les paradoxes de notre époque. Leur démarche, à la fois ludique et satirique, ouvre des perspectives inédites sur l’interaction entre art immersif, bien-être et mémoire collective. Rencontre avec un tandem qui fait de l’art numérique un outil de réflexion sur la culture contemporaine.
Installé·es aux Pays-Bas, Anne Fehres et Luke Conroy forment un duo d’artistes interdisciplinaires qui mêle vidéo, photographie, animation, installation et son. Iels travaillent ensemble depuis 2019 et s’expriment d’une même voix pour questionner les enjeux de la culture numérique à travers un langage visuel riche et multiforme. En hybridant art documentaire et mondes virtuels, leur pratique compose une cartographie mentale collective où récits personnels, empreintes numériques et imaginaires spéculatifs se superposent. Le duo a notamment captivé l’attention internationale tout au long du mois de juillet avec leur œuvre Unfolding qui a illuminé les écrans emblématiques de Times Square à New York (en partenariat avec Braw Haus et Zaz10), confirmant ainsi leur capacité à transformer des expériences immersives en véritables sources de réflexion sur notre société en mutation.

Comment en êtes-vous venu·es à explorer l’art numérique ?
Anne Fehres et Luke Conroy : Nous venons de parcours assez différents. Luke est originaire de Tasmanie, en Australie, et possède une formation en sociologie, en art et en études des médias, tandis qu’Anne vient des Pays-Bas et a étudié le cinéma documentaire et la conception audiovisuelle. Au départ, notre travail s’est concentré dans l’observation du monde réel. Mais rapidement, nous nous sommes rendu compte que cette approche ne reflétait plus nos expériences vécues. Une grande partie de notre existence – nos recherches, nos réunions, notre militantisme, notre consommation d’informations et nos divertissements – se déroulait désormais sous forme numérique. Nous avons ainsi élargi notre définition du documentaire en y intégrant des espaces virtuels, des perspectives plus qu’humaines et des futurs spéculatifs.
Le monde numérique n’est pas seulement un sujet ; c’est aussi un support naturel pour notre pratique, qui façonne à la fois notre esthétique et nos méthodologies. Bien que notre processus soit principalement numérique, la manière dont le public s’engage physiquement avec l’œuvre – que ce soit par le mouvement, l’interaction ou la réflexion – reste un élément clé de l’expérience.
Votre projet Unfolding invite les spectateurs à se rendre en 2070 pour participer à une curieuse séance de yoga. Pourquoi était-il important pour vous de parler de bien-être et de conscience de soi ?
Anne Fehres et Luke Conroy : L’œuvre part d’un format familier, une séance de bien-être guidée, pour glisser vers un territoire spéculatif. La voix qui guide est celle de l’air lui-même. Au fur et à mesure, le langage réconfortant s’effiloche, exposant le lien plus profond entre le bien-être personnel et l’effondrement de l’environnement. Si l’œuvre est ludique et absurde, elle porte en elle un courant sous-jacent troublant, remettant en question l’idée que le bien-être ne puisse jamais être purement individuel. Le projet est né pendant les confinements, alors que nous suivions des séances de yoga sur YouTube. Ces instants de calme, censés nous « débarrasser de tous nos problèmes », les faisaient paradoxalement ressurgir plus que jamais.
Unfolding examine la façon dont la culture du bien-être est de plus en plus liée au consumérisme. Nous avons intégré des pop-up publicitaires dans l’œuvre, pour souligner ce glissement. Nous poussons la chose à l’extrême, en imaginant un avenir où même l’air devient une ressource payante. En invitant le public à participer à ce scénario spéculatif, l’œuvre pose la question suivante : que se passe-t-il lorsque la recherche du bien-être devient inséparable des systèmes qui le déstabilisent en premier lieu ?

En quoi votre manière de créer relève-t-elle d’un état méditatif ?
Anne Fehres et Luke Conroy : Pour nous, « méditatif » est une description très précise de notre pratique dans son ensemble. Nous passons des heures à assembler des fragments de mémoire personnelle et collective, tels que des images archivées, critiques en ligne, messages sur les médias sociaux, commentaires oubliés sur YouTube. Nous les superposons pour créer des cartes mentales visuelles et conceptuelles complexes. Bien que nous sommes loin de l’image romantique de l’artiste dans son atelier, c’est un état très actif que nous qualifierions de méditatif. Chaque œuvre part d’une question large, comme « Qu’est-ce que le bien-être ? », et devient une constellation de récits, d’images, de contradictions. Ce cheminement introspectif se reflète dans la structure même de nos projets, souvent stratifiés, denses, et ouverts à l’interprétation. De plus, il encourage le public à s’engager dans une forme de réflexion similaire lorsqu’il découvre l’œuvre.
« Que se passe-t-il lorsque la recherche du bien-être devient inséparable des systèmes qui le déstabilisent en premier lieu ? »
Pensez-vous que l’art numérique favorise l’introspection ? Ou est-ce quelque chose que vous provoquez ?
Anne Fehres et Luke Conroy : Nous structurons intentionnellement notre travail pour provoquer l’introspection, souvent en nous adressant directement au spectateur et en laissant de l’espace pour l’interprétation personnelle. Mais cela n’est pas simple. L’engagement dépend de nombreux facteurs externes : la durée de l’exposition, le moment où on entre dans l’œuvre ou encore notre état émotionnel. Si la conception d’une exposition peut favoriser l’immersion, l’engagement véritable reste imprévisible. Dans Unfolding, les visiteurs peuvent s’asseoir sur des tapis de yoga, dans une pièce tamisée, vêtus de costumes similaires à celui du personnage à l’écran. Cela génère une forme de synchronisation physique et mentale, propice à l’introspection. Pourtant, l’intention reste ambiguë : si quelqu’un s’attarde dans l’espace, est-il absorbé par l’œuvre ou profite-t-il simplement d’un moment de repos ?

Votre travail aborde la mémoire collective, l’identité numérique. Comment l’art numérique vous permet-il de traiter ces sujets ?
Anne Fehres et Luke Conroy : Les fragments de mémoire que nous collectons nous permettent de comprendre comment les individus construisent et présentent leur identité en ligne. Par exemple, nous avons passé du temps à explorer les commentaires Google d’une friterie. Des centaines d’avis révèlent des moments fugaces de la vie des gens, chacun étant lié à un réseau plus large d’empreintes numériques. En suivant ces traces, nous rencontrons de multiples versions de la même personne – une identité sur LinkedIn, une autre sur Instagram, une autre dans un post Facebook qui refait surface de manière inattendue. Cela reflète le fait que l’identité numérique n’est pas singulière, mais fragmentée, façonnée par les différentes plateformes, les algorithmes et les façons dont nous nous organisons pour différents publics. En rassemblant ces fragments, notre travail crée des espaces immersifs qui brouillent la frontière entre le personnel et le collectif, l’intime et l’anonyme. Ces archives numériques préservent l’identité et la mémoire, mais elles révèlent également la rapidité avec laquelle elles peuvent évoluer.
« L’identité numérique n’est pas singulière, mais fragmentée, façonnée par les différentes plateformes, les algorithmes et les façons dont nous nous organisons pour différents publics »
Regarder un lointain souvenir Facebook, ou même l’historique d’un navigateur de la veille peut donner une impression de dissociation, comme si l’on rencontrait une version de soi-même qui est à la fois familière et étrangère. À travers ce processus, notre travail ne se contente pas de documenter l’identité numérique ; il cartographie ses contradictions, sa fluidité, révèle nos propres préjugés et la manière dont elle est constamment réécrite en temps réel.

D’un point de vue purement technique, comment choisissez-vous vos outils ?
Anne Fehres et Luke Conroy : Notre méthode est fondée sur la recherche. On passe d’un article universitaire à un forum obscur, d’un clip de musique pop à un PDF de colloque. Tout cela nourrit nos scripts, nos visuels, nos sons. On travaille principalement avec Photoshop et After Effects, en construisant des compositions par le biais d’une méthode basée sur le collage en 2D. Récemment, nous avons aussi intégré l’IA, mais toujours avec prudence, pas comme outil automatique, mais plutôt comme un cocréateur à questionner. Notre collaboration avec AIxDesign aux Pays-Bas nous a aidés à réfléchir aux implications éthiques de cette nouvelle cohabitation.
« À l’heure actuelle, la majorité des œuvres d’art numérique n’offrent pas l’immersion sensorielle totale d’une personne dans la nature. »
Enfin, pensez-vous que l’art numérique peut nous reconnecter à la nature ? Ou au contraire, nous en éloigner ?
Anne Fehres et Luke Conroy : Des études montrent que la VR peut favoriser des liens plus profonds avec la nature en offrant des expériences immersives de conservation. Bien que cela soit prometteur, nous ne pouvons nous défaire du sentiment de mélancolie dans l’idée que notre connexion au monde naturel pourrait avoir besoin d’être médiatisée par la technologie. Unfolding joue sur cette tension : un personnage du futur entreprend une séance de yoga « guidée par la nature » dans son appartement, parce que la nature, tel qu’elle existait autrefois, n’est plus accessible. L’ironie, c’est que cette tentative de reconnexion est entièrement artificielle. Prenons exemple sur le blanchiment de la Grande Barrière de Corail en Australie. Si on peut la visiter en VR, avec des couleurs plus vives qu’en réalité, est-ce qu’on ressentira encore l’urgence de la préserver ? À partir de quand la simulation devient-elle un substitut ?
À l’heure actuelle, la majorité des œuvres d’art numérique n’offrent pas l’immersion sensorielle totale d’une personne dans la nature. La sensation du vent, l’odeur de la terre humide, la résistance physique de la marche, tout cela n’est pas facile à reproduire. Et pourtant, lorsque la nature disparaît progressivement, on n’a pas l’impression d’une perte nette. C’est de la violence lente : l’érosion du monde naturel se produit par paliers, et les substituts numériques s’infiltrent dans nos vies de manière si subtile que nous ne reconnaissons pas toujours ce qui a été perdu. Si l’art numérique peut nous sensibiliser à la fragilité de l’environnement, il peut aussi nous bercer d’un faux sentiment de préservation. Ceci explique en partie pourquoi nous envisageons l’avenir avec un mélange de curiosité, d’excitation et de crainte.