Invitée à prendre le contrôle du 71e numéro de notre newsletter éditoriale, en tant que rédactrice en chef invitée, Anne Horel se prête ici à l’exercice de l’interview-fleuve, prétexte à diverses digressions autour de la neutralité des images, du cinéma et de nos datas. Une conviction en tête : l’IA est en capacité de sculpter nos récits et nos désirs de reconstruction.
Dans ta newsletter éditoriale, tu as choisi de rencontrer deux artistes qui te tiennent à cœur, Edgar Fabián Frías et Veronika Pell. Est-ce dans l’idée de mettre en avant des profils artistiques que l’on voit peu lorsqu’on évoque l’IA ?
Anne Horel : Totalement ! Ça s’inscrit dans le prolongement de cette réflexion autour du concept de « patrIArcat », caractérisé par ces scènes artistiques et ces entreprises régies par des hommes qui ne pensent qu’à produire, posséder et déshabiller le monde. Je trouvais ça intéressant de donner la parole à une personne queer et à une femme pour mettre en avant une autre vision de l’IA, qui soit créative et pas uniquement abandonnée aux codes de l’hyperréalisme.
Au sein d’une époque où la recherche du vrai est plus importante que jamais, j’ai l’impression que cette notion d’hyperréalisme ne t’a jamais intéressé. Je me trompe ?
Anne Horel : Disons que je ne vois aucun intérêt dans le fait de tendre visuellement vers quelque chose qui existe déjà. Pour moi, le réel est avant tout dans la sensation ; pas dans la représentation. Si je voulais coller au réel, je ferais un documentaire ou j’écrirais un article ; l’intérêt de l’art, c’est de créer ton propre monde, de trouver ta voix créative. C’est d‘ailleurs un reproche que l’on fait régulièrement à l’IA, comme quoi elle ne ferait que copier. Mais ça ne va pas durer éternellement. Elle est pour le moment comme n’importe quelle personne qui apprend, dans une phase d’imitation, avec l’évident besoin de s’appuyer sur des points de repères pour faire ses gammes. À nous, artistes, de l’inciter à être créative !

Insister sur le mot « artiste » te paraît important ? Sachant que les artistes numériques sont parfois vus comme de simples « créateurs de contenu » sur Internet…
Anne Horel : C’est vrai que la frontière est souvent floue, et que le fait de poster son travail sur les réseaux sociaux, dans un cadre imposé, n’arrange rien. Le problème, c’est que ces gens qui se revendiquent « creative technologist » ne cherchent pas à être artistes, leur idée est plutôt de comprendre comment générer des images. Hier, c’était avec la réalité augmentée ; aujourd’hui, c’est à travers l’IA. Il n’y a pas réellement de point de vue.
As-tu également la sensation d’être parfois dépendante des nouvelles technologies, de devoir délaisser certains médiums soudain moins attractifs auprès des institutions muséales ? Je pense notamment à la réalité augmentée.
Anne Horel : Quand une technologie sort, je la teste et l’explore, ça fait partie de mon processus d’expérimentation. Je ne ressens donc aucune pression. Le problème, c’est que les institutions sont super lentes : quand elles se rendent compte de l’intérêt d’un médium ou d’une technologie, tu es déjà passée à autre chose. De toute façon, le rapport à l’art numérique en France est très compliqué… De Berlin à Londres, de Barcelone à Amsterdam, en passant par Bruxelles, on voit émerger des dispositifs incroyables. Ici, à l’inverse, on a encore l’impression d’évoluer dans une niche avec uniquement deux ou trois noms pour incarner le mouvement. Un peu comme le street art, que l’on résume encore trop souvent à Banksy. Ça démontre un manque criant de curiosité.
Tu es d’ailleurs exposée à Bruxelles prochainement.
Anne Horel : Oui, les Bozar m’ont proposé de présenter un court-métrage au sein de l’exposition de Picture Perfect. Il s’agit de La belle au bois brûlant. J’avoue avoir été surprise de figurer au sein d’une exposition qui explore le concept même de beauté, mais je suis très fière d’être aux côtés d’une artiste comme Pipilotti Rist, que je vénérais clairement pendant mes études d’art.
« Quand une technologie sort, je la teste et l’explore, ça fait partie de mon processus d’expérimentation. »

As-tu toujours eu un intérêt pour les outils numériques ou est-ce que des artistes ont servi de déclic ?
Anne Horel : J’ai été biberonnée au Club Dorothée, à la Nintendo 64 et à la télévision des années 1990, qui était tout de même hyper créative, y compris dans les publicités. J’ai donc toujours eu une appétence pour l’écran, de même que pour la pop culture ou le dessin – à une époque, je rêvais d’être mangaka !
Ton entrée aux Beaux-Arts de Cergy s’est d’ailleurs faite via un dossier 100% dessin, non ?
Anne Horel : Tout à fait ! Aujourd’hui encore, tous mes projets naissent d’abord sous forme de dessin, voire de post-its collés sur la fenêtre devant moi. Je suis quelqu’un de très organisée… Mais pour en revenir aux Beaux-Arts, c’est là-bas, en deuxième ou troisième année, que j’ai commencé à m’intéresser aux collages, à la création via les outils numériques. C’était ma manière de prolonger ma pratique du dessin de manière différente, de monter des clips à la façon de Michel Gondry – le goat !
On est alors en 2008 et les logiciels sont encore rudimentaires. Mais quand je découvre Flash, tout change ! À partir de ce moment-là, je commence à faire de mini-animations, je m’entraîne à faire des GIFS animés avec ma bibliothèque d’images, je me mets à collectionner les noms de groupes rigolos sur Facebook pour en faire des cadavres exquis… Naturellement, je me suis peu à peu tournée vers l’animation, et ai commencé à m’intéresser à différents types d’expressions : l’écriture, la performance, la musique, le clip, l’exploration des avatars.
« À une époque, je rêvais d’être mangaka ! »

En 2014, alors qu’elle semblait centrale dans ta pratique, tu laisses de côté la musique… Pourquoi ?
Anne Horel : J’ai signé avec un producteur pour un EP, et ça s’est super mal passé. Ça m’a dégouté. Au même moment, je tournais un documentaire dans le Michigan et j’ai vu arriver Vine, qui était finalement une autre façon de mettre de la musique en images. J’ai senti que c’était là que je devais être. Aujourd’hui encore, je regrette que la durée de vie de Vine ait été si courte… Quand tout s’est arrêté en 2018, j’avais 230 000 followers, je faisais partie du top 5 des gens les plus suivis en France ; c’est un peu comme si mon empire numérique s’effondrait.
Au sein d’un de tes textes pour la newsletter éditoriale, tu dis que l’exposition Out Of Thin Air à la galerie Julie Caredda a été pensée en 2023 via un modèle d’IA aujourd’hui disparu. Quel est ton rapport à l’obsolescence ?
Anne Horel : Depuis l’arrêt de Vine, je suis plutôt du genre à tout archiver. J’ai des disques durs remplis de dossiers, tous classés selon différentes catégories. Et je ne te parle même pas des CD gravés à droite et à gauche… On a beau payer pour un cloud, on a beau dire que l’on a un compte Insta ou autre ; la vérité, c’est que notre data ne nous appartient pas. Et c’est d’autant plus difficile à accepter que l’on met beaucoup de soi sur les plateformes… C’est aussi pour ça que l’idée de data-mémoire m’intéresse beaucoup, parce qu’elle revient à penser nos datas comme un tombeau sacré de pixels.

Une autre de tes obsessions semble être la couleur… Dans l’exposition, tes œuvres sont d’ailleurs nommées Noir, Violet, Jaune, Bleu, etc.
Anne Horel : Il y a sûrement un truc inconscient d’appétence pour la couleur, parce qu’elle opère sur l’humeur, parce qu’elle provoque une vibration physique. Ce n’est pas quelque chose d’intentionnel, c’est juste que j’aime voir comment deux ou trois couleurs vont matcher ensemble. Peut-être que c’est un héritage de la pop culture. Peut-être aussi que c’est lié au fait que j’associe la couleur à la vie. Toujours est-il que je mets de la couleur partout. Chez moi, il y a des murs orange, violet et rouge.
À ce propos, une grande partie de ton travail se fait-elle chez toi, à Paris ?
Anne Horel : Oui, avec tout un tas de carnets et de post-its autour de moi, comme je te le disais. Je fonctionne aussi beaucoup par schéma, ça me permet d’avoir une base solide et une vision assez claire avant de clairement expérimenter l’image.

Tu es d’ailleurs au croisement de plusieurs formes artistiques, entre le collage, le surréalisme et le slop art…
Anne Horel : C’est tout simplement la manière dont se construit la culture à titre individuel. Dans notre identité culturelle, il y a les livres lus étant petit, les films, l’héritage de nos parents, etc. On fonctionne tous comme ça, en se construisant par nos goûts, par ce que l’on aime ou non, par ce que l’on découvre par curiosité ou par hasard. L’être humain est un énorme collage. Le plus regrettable, c’est quand on cherche à créer une hiérarchie entre nos influences.
Moi, je suis persuadée que les impressionnistes ne sont pas plus importants que Warhol, que Disney n’est pas plus influent que les anime. Il n’y a pas de jugement de valeur à avoir dans ce qu’une œuvre raconte. La preuve ultime, c’est la BnF qui vient d’acquérir les archives des Skyblogs. C’est notre patrimoine culturel, ça témoigne d’une certaine forme d’expression de notre époque, et ça sera important de le savoir dans 200 ans.
« Je fonctionne beaucoup par schéma, ça me permet d’avoir une base solide et une vision assez claire avant de clairement expérimenter l’image. »
Récemment, tu as reçu un prix lors de l’Artefact AI Film Festival pour La tisseuse d’ombre. Ce type de reconnaissance est important pour toi ?
Anne Horel : Oui parce que j’ai pris le parti d’aller à l’encontre de cette recherche d’hyperréalisme dont on parlait et qui était partout au sein de la programmation du festival. L’idée, pour ma part, était plutôt d’aller chercher l’anomalie, les zones d’étrangeté, de travailler avec des images du domaine public, ne serait-ce que pour déjouer toutes ces visions patriarcales que l’on retrouve dans la plupart des contes. Être récompensée pour ça m’a beaucoup plu !
Puisque tu parlais de Michel Gondry tout à l’heure, est-ce que l’idée d’un long-métrage te plairait à l’avenir ?
Anne Horel : C’est justement dans les tuyaux ! J’ai d’abord envie de finaliser un court-métrage, histoire d’y aller petit à petit et d’apprendre, mais le long-métrage incarne clairement le futur pour moi ! Les César et les Oscar, attention à vous, j’arrive !
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