Et si, être vivant ne relevait plus exclusivement du biologique, mais d’une pluralité de formes d’existence, y compris machinique ? C’est là la grande question posée par Antoine Schmitt à l’occasion de son solo à la Galerie Charlot, Être machine. De l’avènement de l’IA aux notions scientifiques, l’artiste français avance ici quelques pistes de réflexions, tout en se méfiant des réponses trop évidentes.
Une des œuvres présentées à la Galerie Charlot, Blur, questionne le processus ontologique des IA. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet ?
Antoine Schmitt : La série Blur confronte les spectateurs à des situations floues. Elle cherche à provoquer chez l’humain des processus automatiques d’analyse, à un niveau à la fois perceptif (les yeux cherchent à focaliser) et cognitif (mais que se passe-t-il dans cette image ?). Elle renvoie l’humain au flou de son rapport au monde, flou dans lequel néanmoins il trouve du sens. Cette série place ainsi par effet miroir les spectateurs dans la même position que les entités artificielles présentes au sein de l’exposition, qui cherchent elles aussi à percevoir et interpréter leur environnement. Un environnement dont les humains font d’ailleurs partie.
Où situes-tu l’existence d’une IA : dans le code, l’exécution, l’interaction, ou la perception humaine ?
Antoine Schmitt : Je considère que tout processus un peu complexe possède un être-au-monde, un « Umwelt » au sens de Jakob von Uexküll, à partir du moment où il possède des perceptions propres, un processus interne d’interprétation et des moyens d’actions propres. Ceci est valable autant pour une bactérie que pour un programme informatique et à fortiori une IA au sens des LLM ou autre. Après arrivent des concepts comme existence, présence, être, conscience, et là, comme le posait le philosophe Ludwig Wittgenstein, il s’agit surtout de discuter de leurs définitions.
Y a-t-il des auteurs ou chercheurs desquels tu t’es rapproché pour développer cette réflexion ?
Antoine Schmitt : La notion d’Umwelt du biologiste allemand Jacob Von Uexküll est très opérative pour moi, ainsi que celle d’homéostasie du neurologue Antonio Damasio qui définit les mécanismes profonds des forces de préservation et de survie à l’œuvre chez les êtres vivants, que ce soit au niveau biologique, cognitif ou social, ou encore le regard d’éthologue de Dominique Lestel sur les machines. Et puis, bien sûr, les grands auteurs de science-fiction qui traitent les êtres artificiels avec empathie, Iain M. Banks et Philip K. Dick par exemple.

Tes différentes créations posent de grandes questions. Est-ce que celles-ci te permettent aussi d’avancer des réponses ?
Antoine Schmitt : Toute réponse est une petite mort et je les évite. Néanmoins, j’ai découvert que certains mécanismes du vivant, comme l’intention par exemple, sont en fait très simples à programmer. Et qu’ils confèrent immédiatement une qualité de présence aux mouvements algorithmiques, comme dans ma dernière série de dessins génératifs 10000 Pistes.
10000 Pistes est une série de dessins uniques réalisés au traceur par un algorithme autonome qui considère la feuille de papier comme un territoire doté d’une topographie invisible comme des montagnes, des plaines ou des vallées. Comment est-elle née ?
Antoine Schmitt : Chaque piste est tracée au stylo par l’algorithme qui imite la façon dont les animaux parcourent un territoire dans la nature. Cet animal algorithmique traverse ainsi la feuille d’un coté à l’autre, suivant sa propre direction mais surtout en empruntant le chemin le plus facile. Il évite les montagnes et suit les vallées. Comme dans la nature, il a également tendance à suivre les sentiers déjà empruntés par d’autres animaux, créant ainsi de grandes pistes fréquentées. Ce que l’œuvre met en jeu, c’est une analogie structurelle entre le fonctionnement de l’algorithme et celui de la création humaine : chaque tracé naît ici de la confrontation entre une intention (traverser l’espace dans une direction donnée) et un réel intérieur, celle d’un relief imaginaire, invisible, qui contraint, dévie, façonne. 10000 Pistes articule ainsi trois régimes de trace : algorithmique, animal, humain.

Cela fait plus de trente ans que tu évolues au sein de la scène de l’art numérique. À quel moment as-tu senti que l’IA commençait à bousculer tes habitudes de création ? Comment cela s’est-il manifesté ?
Antoine Schmitt : Je n’utilise quasiment pas les LLM dans mon travail artistique, ni comme sujet ni comme outil (sauf pour écrire des dossiers de subvention). Par contre, depuis ma pièce Le Pixel Blanc (1996), je pose la question de la créature artificielle, à la fois comme possibilité réelle et comme miroir de l’humain. L’avènement des LLMs dans la société a subitement mis ces questions au cœur du débat public, sous l’angle de « l’intelligence ». Ceci m’a poussé à affirmer mon approche plus fondamentale de l’être artificiel, objet de mon exposition actuelle à la Galerie Charlot.
Puisque tu évoques l’idée de l’être artificiel, spéculons un peu : est-ce là notre devenir ?
Antoine Schmitt : En supposant que des êtres artificiels apparaissent effectivement, serions-nous capables de faire société avec eux ? Ou allons-nous rejouer encore le jeu de « eux » contre « nous » ?
- Une partie de cette interview a initialement été publiée dans le numéro 76 de notre newsletter éditoriale.
- Être machine, jusqu’au 04.07, Galerie Charlot, Paris.