Cinquante ans après sa création dans un garage de Los Altos, Apple pèse aujourd’hui près de 4 000 milliards de dollars. Mais au-delà des chiffres, la firme a surtout offert aux artistes un nouvel outil de création. Et avec lui, un nouveau vocabulaire artistique. On vous explique.
Un garage, deux Steve, et une pomme croquée. Née en 1976, la légende fondatrice d’Apple a depuis longtemps quitté le registre de l’anecdote pour entrer dans celui du mythe américain. Cinquante ans plus tard, on ne présente plus l’entreprise. Et si l’on écrit cet article depuis un Mac, que l’on regarde nos mails depuis un iPhone et que la musique qui nous accompagne s’écoute sur des AirPods, réduire Apple à sa réussite commerciale et à ses outils numériques serait occulter toute une partie de l’héritage de l’entreprise. Après tout, la marque à la pomme, sans jamais en faire une mission première, n’a-t-elle pas contribué à redessiner les contours de l’art contemporain ? Se poser la question, c’est déjà y répondre.
Le leader des marginaux
Le fil peut remonter à un soir d’octobre 1984. Steve Jobs assiste à l’anniversaire de Sean Lennon, fils de Yoko Ono et de l’ex-Beatles, et lui offre en cadeau un Macintosh flambant neuf, sorti quelques mois plus tôt. Parmi les invités se trouve également Andy Warhol. Intrigué par ce drôle de présent, le « pape du pop art » s’installe devant l’écran et tente de dessiner avec la souris. Le geste, que l’on a tous effectué enfant, est alors inédit. Après plusieurs essais hésitants, il finit par tracer un cercle et s’exclame, ravi, qu’il vient de réaliser quelque chose d’incroyable. Cette scène, citée dans le journal de Warhol et aujourd’hui devenue culte, illustre une bascule décisive : ce moment où l’ordinateur personnel cesse d’être un outil de bureau pour devenir, entre les mains d’un artiste, un instrument de création à part entière. C’est l’ère « MacPaint », ce logiciel de dessin livré avec le premier Macintosh, qui offre à toute une génération d’artistes de nouvelles perspectives d’expérimentation.
Mais là encore, il ne faudrait surtout pas résumer Apple à cette simple anecdote finalement typique des soirées mondaines. Si son produit phare a largement été exploité par le monde de l’art, la marque n’a pas attendu l’aval de ce milieu pour soigner sa propre image. Et se positionner, comme des rebelles, à contre-courant. Un peu comme les artistes finalement. Dès janvier 1984, le spot publicitaire signé Ridley Scott pour le lancement du Macintosh détourne l’imaginaire du roman 1984 de George Orwell et oppose les futurs usagers de la marque, présentés comme « le reste d’entre nous », aux figures autoritaires du monde industriel. Diffusée pendant le Super Bowl, la publicité s’impose d’emblée comme un manifeste.
Clairement, Apple ne vend pas un ordinateur, mais un état d’esprit, une rébellion. Treize ans plus tard, la campagne « Think Different » reprend ce même geste de récupération culturelle, convoquant cette fois les visages de perturbateurs créatifs passés et présents, du photographe Ansel Adams au peintre Pablo Picasso. L’idée ? Inscrire la marque dans une filiation d’esprits libres, plutôt que dans celle des fabricants de matériel informatique.

Du garage aux salles de vente
L’entreprise a aussi, malgré elle, fourni aux artistes une grammaire visuelle bien à elle. « Dans les années 1980 et 1990, l’ordinateur de bureau Apple était la machine incontournable pour les créatifs, résume Steve Sacks, fondateur de la galerie bitforms, à New York, à Right Click Save. Il n’y avait rien là-bas qui donnait aux artistes ce niveau de confort. Il avait une esthétique et une appréciation du design. Et je pense que c’était vraiment attrayant pour de nombreux artistes. » Bien sûr, Andy Warhol et Keith Haring ont tous deux travaillé avec le Commodore Amiga, lancé un an plus tard l’Apple Macintosh à moitié prix, et avec un écran couleur. Et bien sûr que les générations d’après ont suivi le mouvement.

Ce ne sont d’ailleurs pas les exemples qui manquent. Ainsi, l’algorithme de tramage (dithering) mis au point par Bill Atkinson pour le Macintosh, censé simuler des nuances de gris sur un écran monochrome, est aujourd’hui revendiqué comme une esthétique à part entière par des artistes comme Dev Harlan, dont la série The Dithering détourne ce procédé technique afin d’interroger notre rapport aux archives numériques et à l’urgence climatique. Même logique chez le Néerlandais Jan Robert Leegte, dont les Window évoquent la matérialité paradoxale des interfaces – son désir, dit-il, est « de faire entrer l’expérience de l’ordinateur dans le monde physique ». Du côté de la peinture, c’est bien sûr David Hockney qui incarne le mieux cet attrait pour l’outil informatique, l’Anglais ayant dès le début des années 2010 troqué ses pinceaux pour un iPad, qui deviendra l’outil principal de ses dernières années de production.
Preuve, s’il en fallait, que l’iMac, l’iPhone ou l’iPad ne sont plus seulement des outils neutres dès lors qu’ils tombent entre les mains des créateurs, mais des acteur sà part entière du débat esthétique et politique contemporain. À toutes fins utiles, rappelons également que les documents fondateurs de l’entreprise, vendus chez Christie’s en janvier 2026 pour 2,5 millions de dollars, sont eux-mêmes devenus objets de collection.