Lauréat du Prix Révélation Art numérique – Art vidéo | ADAGP, Félix Côte prend le parti de confronter le public à ses propres pratiques d’internet et des plateformes en ligne dans des œuvres fouillées, à la croisée de l’art, de la science et de bien d’autres influences. Qu’il détaille ici.
Avec son regard hybride, sa volonté d’investir les zones en péril du capitalisme numérique et de produire une archive acoustique de sa maison d’enfance, Félix Côté a fait de Le roi se meurt l’une des installations les plus en vue de Panorama 27, l’exposition actuellement en cours au Fresnoy – Studio national des arts contemporains. On y découvre un artiste capable de puiser dans l’intime une matière suffisamment forte pour questionner les schémas actuels d’obsolescence et mettre en scène une analyse à la fois subtile et critique de l’usage des nouvelles technologies. À l’évidence, l’artiste français, née à Angoulême en 1993, sait précisément où il va, et à qui, ou à quoi, il doit une grande part de sa réflexion. En voici la preuve.

Les intérieurs dans les films de Roy Andersson
« J’ai grandi en périphérie d’Angoulême dans un environnement mi-urbain mi-rural où les choses évoluent lentement. Avec mes grands-parents paternels, paysans, j’ai connu un monde plein de codes culturels et visuels précis, mais qui se perçoit comme “sans culture” et parfois exprime un vrai complexe d’infériorité vis-à-vis d’une culture citadine imaginée comme supérieure. Pour mon installation Le roi se meurt, j’ai voulu investir cette esthétique : papiers peints anciens, carrelage rustique et chaises en paille avec la reconstitution d’une partie de la maison de mon enfance.
Au même moment, on m’a fait découvrir les films de Roy Andersson et ses intérieurs pâles, figés dans une sorte de lenteur domestique, avec lesquels j’ai ressenti une connexion immédiate. Au Fresnoy, quand j’expliquais que je voulais travailler l’esthétique des vieilles maisons de campagne, les gens avaient du mal à se projeter. Les choses ont changé quand j’ai commencé à citer Andersson. Son travail a été plus qu’une référence visuelle, ça a aussi été un refuge intellectuel qui m’a aidé à dialoguer avec les institutions artistiques. »


Agnes et Margaret Smith
« J’ai découvert leur histoire incroyable dans un documentaire Arte. Ce sont deux jumelles écossaises qui, suite à un héritage, ont dédié leur vie à la recherche de textes sacrés. Elles participent à la découverte de la Guéniza du Caire, l’une des plus grandes collections de manuscrits hébreux, araméens et arabes, aujourd’hui conservée et numérisée à Cambridge. Contrairement à beaucoup de savants de l’époque, elles écrivent en étant conscientes de leur position, et s’autorisent à introduire une forme d’humanité dans leur travail en mélangeant analyse rigoureuse et ressentis personnels.
Elles représentent une approche sensible de l’archive et m’aident à considérer ce domaine pour son caractère mouvant et visuel, fait de déchirures laissées par le temps puis, plus tard, de fonds bleus de numérisation. Ces deux éléments ont servi de référence dans la réalisation de mon court-métrage Delete Forever, construit à partir de vidéos amateurs disparues d’Internet travaillées comme si elles étaient des documents sacrés. »

rencontres © Félix Côte
La culture de l’investigation en ligne
« Sans surprise, je passe énormément de temps sur Internet. C’est un territoire construit sur des logiques industrielles opaques. Ce qui m’inspire, c’est quand malgré tout Internet devient un lieu de pouvoir collectif. L’agence Forensic Architecture a utilisé l’imagerie satellite accessible publiquement en ligne pour documenter le génocide à Gaza. Le collectif Bellingcat a permis de révéler un réseau de pari sportif illégal en analysant les contenus vidéo publiés par la plateforme 1xBet. Ces démarches montrent qu’il est possible de réinvestir la technologie pour la repenser en vecteur d’autonomie.
À mon échelle, j’essaye de transposer cette approche dans l’art. Pour une installation, j’ai écrit un programme qui détecte des contenus sans “likes” , ni commentaires, ni partage sur les réseaux. L’installation imprime sur papier une version anonymisée de ces contenus et rend visible un corpus rare. En renversant les mécanismes de surveillance et d’engagement des plateformes, on peut faire émerger d’autres récits. »

Phase Shifting Index, de Jeremy Shaw
« J’ai vu cette installation monumentale au Centre Pompidou en 2020. Sept écrans diffusaient des séquences de danses rituelles, en boucle, avant de se synchroniser dans un climax hypnotique. Cette expérience a transformé ma vision de l’installation : une œuvre peut exiger du public du temps et récompenser les personnes patientes. Si je n’avais pas attendu un ami qui tardait dans la salle d’à côté, je serais sûrement parti au bout de quelques minutes, manquant le moment clé comme beaucoup de personnes dans le public. J’y ai compris qu’un·e artiste peut choisir de ne pas tout donner immédiatement et de laisser son travail imposer son rythme.
Aujourd’hui, je garde ça en tête, certaines choses dans mes installations ne sont pas annoncées et passeront inaperçues si on ne passe pas devant au bon moment. Mais celles et ceux qui resteront auront une expérience particulière. L’installation de Shaw m’a appris qu’on peut prendre ce temps, et que le public peut attendre. »

Les mécaniques dans le jeu vidéo
« J’aime particulièrement les jeux vidéo qui installent un état de “flow” , ceux qui forcent à répéter des gestes techniques jusqu’à les maîtriser. Je pense à la série Skate ou Rocket League. Ce qui me fascine surtout, ce sont les façons dont les communautés viennent pousser les limites de ces mécaniques. Les joueurs et joueuses cherchent à casser le jeu et exploiter les failles dans le code laissées par les développeurs et développeuses. On retrouve cette inventivité dans le “flip reset” de Rocket League ou le “speed glitch” de Skate 3 qui ont participé à entretenir de véritables communautés dédiées à perfectionner ces gestes. Parfois, les éditeurs de jeu font en sorte de corriger (“patcher”) ces glitchs.
C’est cette tension, entre industrie souhaitant dicter une façon de jouer, et joueurs et joueuses réinventant leurs propres règles, qui m’inspire. J’ai l’impression que mon parcours en est un reflet. En tant qu’ancien étudiant ingénieur qui aujourd’hui détourne les compétences techniques apprises dans ce milieu vers d’autres usages, j’ai l’impression d’exploiter une faille mécanique. C’est comme si je jouais. À chaque fois que je ressens ce côté ludique dans mon travail, je me rappelle que je suis au bon endroit. »
- Panorama 27, jusqu’au 04.01.26, Le Fresnoy, Tourcoing.