Ancien rédacteur en chef du magazine Actuel (1989-1993), Ariel Kyrou s’est depuis imposé comme un spécialiste de la science-fiction, de préférence lorsqu’elle est analysée avec sérieux et philosophie. Son dernier ouvrage, Philofictions : des imaginaires alternatifs pour la planète (aux Éditions MF), en atteste. De même que cet entretien, où il est question de réinventer le réel par la fiction.
Traditionnellement, l’être humain a plutôt tendance à avoir peur des innovations technologiques, comme s’il y avait là l’éternelle crainte de se faire remplacer par les machines. La science-fiction n’a-t-elle pas largement contribué à nourrir cette crainte ?
Ariel Kyrou : Ce qu’il faut comprendre, c’est que la technologie fascine. Parfois, cela se fait d’un point de vue positif. D’autres fois, on ressent plutôt de la peur par rapport à nos emplois ou au pouvoir que ces innovations pourraient prendre. Toutefois, cette obsession trouve ses origines il y a très longtemps, bien avant l’apparition de la science-fiction. Rappelons-nous l’Iliade d’Homère, dans lequel Héphaïstos, le dieu de la forge, l’illustre artisan de l’Iliade, crée des trépieds automatiques censés servir les autres dieux de l’Olympe, mais fabrique surtout deux servantes en or qui pensent et qui parlent. Déjà, il y a cette injonction à ce que dit la Bible, qui voudrait que l’on doive laisser la création à Dieu : « Tu ne sculpteras point d’être qui nous ressemble, nous humains ».
Ce que je veux dire par là, c’est que la science-fiction ne crée pas la peur, celle-ci est en nous depuis beaucoup plus longtemps, indissociable de nos mythes et de nos religions. La science-fiction, en fin de compte, ne fait que la rendre lisible et visible, en l’incarnant dans des histoires. À la manière du Pharmakon de Bernard Stiegler, elle est à la fois un antidote et un poison, indispensable pour nous révéler de nouveaux territoires.

Dans votre dernier livre, vous citez les mots d’une jeune chercheuse, Alice Carabédian : « Comment faire pour que les choses impossibles, improbables, surtout les meilleures, adviennent ? Il faut se risquer à les imaginer. Particulièrement si elles sont impossibles ». Pensez-vous qu’il s’agit là du rôle des artistes, visuels ou de science-fiction, que d’imaginer des mondes alternatifs ?
Ariel Kyrou : Au moment de créer, aucun artiste ne se dit qu’il va faire une philofiction, c’est-à-dire guider le monde et éclairer les gens. S’il crée, c’est uniquement par rapport à ses envies, ses convictions et ses inspirations, voire même en fonction de ce qu’il est, sans forcément avoir conscience de nous ouvrir vers un nouveau monde des possibles. Toute œuvre, finalement, contient ce regard philosophique, même si ce dernier peut se contenter de répéter des stéréotypes ou de fausses certitudes. Ce qui caractérise les artistes les plus intéressants, en revanche, est leur habilité à mettre en scène des mondes foisonnants, comme ceux d’Ursula K. Le Guin (La main gauche de la nuit), où elle narre l’existence d’un autre monde, avec d’autres règles au sein desquelles la logique genrée ne fonctionne plus de la même manière. Il y a de l’étrangeté, certes, mais cette histoire paraît totalement crédible.
Pareil avec Yannick Rumpala, qui a développé le concept de « prototopie », qu’il définit comme un espace exploratoire qui ne réduit pas les fictions du futur à des utopies ou des dystopies. On pourrait également citer Eutopia de Camille Leboulanger, qui raconte l’histoire d’un monde où les droits de propriété ne fonctionnent plus, où chaque être humain est maître de son travail, où l’air, le sol et l’eau ne sont plus des ressources exploitables, sans que tout soit parfait et dénué d’inégalité pour autant. C’est là selon moi le rôle d’un artiste attiré par les imaginaires futurs : encourager chacun à fictionner le monde et stimuler notre capacité à raisonner.
Au fond, peut-on dire que les jeux vidéo, la VR ou l’IA étendent de façon considérable les champs de la fiction dans le réel ?
Ariel Kyrou : Il faut bien avoir en tête que ce qu’apportent ces outils n’est pas fondamentalement nouveau. En 1981, dans Simulacre et simulation, texte pour lequel il s’appuyait sur le travail de Philip K. Dick et J. G. Ballard, Jean Baudrillard expliquait déjà que le réel avait disparu, que le modèle avait pris sa place et qu’il était désormais possible de réinventer le réel comme une fiction. Ce constat-là, il le faisait à partir de la télé-réalité, à partir d’un monde urbain qui ne serait plus que simulation. Aujourd’hui, les nouvelles technologies participent de ce mouvement, l’intensifient, et étendent en fin de compte le domaine de la fiction. Du moins, elles gomment la séparation entre le réel et la fiction, à la manière de ce que suggère le métavers.
Le problème, c’est qu’à entendre Mark Zuckerberg ou d’autres patrons de la tech, ces innovations sont uniquement bénéfiques. Or, les grandes œuvres ont prouvé l’inverse, y compris Le Samouraï virtuel de Neal Stephenson, le premier ouvrage à mentionner le terme « métavers », dans lequel tout ne se passe pas bien : il y a des bugs, des gens qui meurent, etc. Tout ça pour dire que l’on a besoin de ces outils pour étendre le domaine de la fiction, qui ne se donne pas comme une vérité absolue mais nous aide à tendre vers quelque chose qui est de l’ordre de la vérité, de la justice, de la liberté. À l’heure des fake news, c’est-à-dire des fictions qui ne se présentent pas comme des fictions, j’ai la sensation que l’on en a diablement besoin.
- Cet article a été initialement publié dans le n°36 de notre newsletter éditoriale.