Quand il ne se réfère pas au Solarpunk ou qu’il ne transforme pas des données scientifiques sur le climat en une expérience immersive mêlant vidéo, son et lumière (Breathing), l’artiste lyonnais, né en 1986, imagine des bifurcations positives entre les technologies et les considérations écologiques dans des œuvres privées d’écran. « L’enjeu, précise-t-il, n’est pas de refuser la technologie, mais de réfléchir à la manière dont elle peut coexister avec des formes de vie plus soutenables et sensibles. » Entretien.
Au Grand Palais, tu as présenté au printemps dernier des tableaux avec l’idée de faire du digital sans numérique. Sur quelle impulsion as-tu lancé cette série ?
Arnaud Laffond : C’est une envie que j’avais depuis plusieurs années sans avoir vraiment franchi le pas. L’occasion s’est présentée lorsque mon directeur de groupe, Pascal Garin, m’a invité à rejoindre le groupe Mutation Digitale Post-Matière pour le salon contemporain au Grand Palais. Cette invitation m’a encouragé à faire un déplacement du numérique vers le tangible, notamment à travers la technique de l’impression lenticulaire.
J’avais découvert cette approche chez Rafaël Rozendaal, puis plus récemment chez Pascal Dombis, qui en ont une maîtrise beaucoup plus poussée. Pour moi, c’est aussi un retour à mes premières expérimentations graphiques, lorsque je travaillais la matière numérique pour créer des ambiances contemplatives. À l’époque, déjà, il ne s’agissait pas forcément de délivrer un message, mais d’explorer la transformation des formes et des couleurs.
Faire du digital sans écran, est-ce nécessairement une critique du numérique ou simplement une extension de ses principes en dehors des machines et des logiciels ?
Arnaud Laffond : Je ne vois pas cela comme une critique, mais plutôt comme un pas de côté. L’idée est de s’éloigner momentanément des machines et des logiciels, même si la création de ces impressions lenticulaires passe évidemment par une phase numérique. Ce qui m’intéresse, c’est la possibilité de créer une présence physique, une image qui existe sans électricité ni mise à jour logicielle. Elle peut simplement être regardée et continuer à vivre dans le temps. Étant donné que nous sommes constamment amenés à réfléchir à nos dépenses énergétiques et à la manière dont nous pouvons les réduire, j’aime avant tout l’idée de travailler avec d’autres supports : gonflables, résines, matières végétales, etc.
Par exemple, pour le projet Chrysalide, j’ai utilisé une structure gonflable réalisée à partir de chutes de matériaux issues de l’entreprise Michelin, que nous avons transformées avec ma collaboratrice Zaion Naceur. C’est une forme d’upcycling qui permet de créer de grandes surfaces de projection sans recourir à des écrans LED. Dans ce projet, je me suis également inspiré de motifs de véritables chenilles dans le processus de génération d’images par IA. Les formes produites apparaissent comme des taches de Rorschach, révélant et interprétant les rêves collectés auprès des habitants. Par ailleurs, pour une future résidence à la Villa Créative d’Avignon, j’envisage de collaborer avec le designer Arnaud Magnin, qui travaille sur les biomatériaux. L’idée serait d’explorer des formes où le numérique et le tangible se rencontrent à travers des matériaux vivants ou organiques.
Ces derniers mois, on voit de nombreuses œuvres être pensées comme une manière de se réapproprier les IA génératives et de les imaginer comme des opportunités émancipatrices. Je pense à You, Me, the Lichen & Spore, à The Feral ou à celles du collectif AIxDESIGN : as-tu la sensation de t’inscrire dans la même démarche ?
Arnaud Laffond : J’aimerais en effet expérimenter davantage dans cette direction. Mais pour développer ce type de projets, il faut aussi disposer du cadre et de l’environnement adéquats, des résidences, des collaborations, des espaces de recherche. C’est notamment ce que je souhaite explorer dans des contextes comme la résidence à la Villa Créative d’Avignon. Comment intégrer davantage d’éléments naturels dans des processus technologiques ? Comment imaginer une relation plus équilibrée entre le numérique, les matériaux et le vivant ?
Originaire de Nevers, chaque été je recommande aussi le travail de Benjamin Gaulon avec la No School, qui propose d’autres visions des outils numériques, que je trouve très inspirant.
« L’idée serait d’explorer des formes où le numérique et le tangible se rencontrent à travers des matériaux vivants ou organiques. »

À l’heure où le monde est lancé dans une quête du progrès absolu, penser la technologie autrement est une nécessité selon toi ? N’est-ce pas aussi, malheureusement, un combat difficile à mener ?
Arnaud Laffond : Oui, je pense que c’est devenu essentiel. Nous vivons à une époque où les technologies sont souvent présentées comme des solutions universelles, presque comme des promesses de salut. Pourtant, derrière ces promesses se cachent des réalités matérielles très concrètes : infrastructures énergétiques, centres de données, extraction de ressources ou impacts écologiques.
Je ne parlerais peut-être pas de combat, le mot est sans doute trop fort. Il s’agit plutôt de différentes formes d’engagement ou de prises de position artistiques. Parfois, cela peut donner la sensation que ces gestes restent modestes face à l’ampleur des transformations technologiques, mais cela correspond à une idée qu’il me semble important de défendre : ouvrir d’autres imaginaires possibles.
« Nous vivons à une époque où les technologies sont souvent présentées comme des solutions universelles. »

D’où cet intérêt que tu sembles porter au Solarpunk ?
Arnaud Laffond : Je me sens effectivement proche de ce mouvement, qui cherche à imaginer des bifurcations positives entre technologie, écologie et société. L’enjeu n’est pas de refuser la technologie, mais de réfléchir à la manière dont elle peut coexister avec des formes de vie plus soutenables et sensibles. Cette réflexion apparaît par exemple dans ma sculpture Le Saut, qui représente une personne équipée d’un casque de réalité virtuelle en lévitation au-dessus de l’eau. L’image reste volontairement ambiguë : s’agit-il d’un saut vers le progrès ou d’une chute possible ?
Ton projet Breathing, développé dans le cadre du projet européen Climateurope2, entend d’ailleurs proposer une autre relation à la technologie, non ?
Arnaud Laffond : L’installation transforme des données scientifiques sur le climat en une expérience immersive mêlant vidéo, son et lumière, afin de rendre ces informations sensibles et perceptibles. Il ne s’agit plus d’une technologie qui nous éloigne du monde, mais d’un outil capable de nous reconnecter à ses transformations et de nous aider à imaginer des futurs plus responsables.
- Une partie de cette interview est extraite du 73ème numéro de notre newsletter éditoriale.