Art vivant et environnements numériques : de nouvelles possibilités créatives ?

Art vivant et environnements numériques : de nouvelles possibilités créatives ?
“Discordance" © Mich Rose

Le recours aux technologies immersives dans le spectacle vivant est-il un vrai atout ou une simple opportunité marketing ? Reportage au cœur d’un art qui ne demande qu’à être redéfinit. À condition de laisser la possibilité aux artistes d’opérer cette métamorphose à leurs manières.

Début mai, Chaillot – Théâtre national de la danse accueillait, en collaboration avec le TMNlab, la deuxième édition des Journées de rencontres professionnelles « Art vivant et environnements numériques », consacrée aux mutations du spectacle vivant à l’ère des technologies numériques. Parmi les multiples questions soulevées et traitées à l’occasion des nombreuses conférences pensées par l’évènement, une a particulièrement retenu notre attention : « L’illusion de l’opportunité : l’économie de l’immersif redéfinit-elle la création ? ».

Fort de son expérience dans ce domaine, Julien Dubuc, co-fondateur du collectif INVIVO, a évidemment un avis sur le sujet : « Pendant la conférence, j’ai fait remarquer que nous faisions du théâtre, et cela a marqué les esprits. J’avais l’impression que certains acteurs du secteur ne l’assumaient pas ou ne se sentaient pas légitimes. Pour ma part, je suis convaincu de faire du théâtre avant tout, mais en y incorporant des technologies actuelles et immersives ».

Le théâtre, un art pluriel

Si la VR, la réalité augmentée ou encore la réalité mixte permettent de repousser un peu plus loin les frontières du théâtre et, en les y intégrant, d’en élargir le champ des possibles, force est de constater que les artistes n’y ont jamais recours de manière gratuite. Pour beaucoup, leurs spectacles n’auraient plus de sens sans elles, voire ne pourraient tout simplement pas exister. « Entre un casque de réalité virtuelle et un casque audio jouant sur la spatialisation du son, nous choisissons l’outil qui nous semble le plus approprié pour raconter nos histoires. Lorsque cela est nécessaire, nous optons pour la réalité virtuelle, mais uniquement dans ce cas. Elle ne constitue jamais l’impulsion initiale », précise Julien Dubuc.

Malgré tout, elle s’impose parfois. Les artistes doivent alors redoubler d’arguments pour convaincre ceux qui les subventionnent, notamment les DRAC et les collectivités territoriales : « Je leur dis que c’est notre espace d’expression et qu’il existe une pluralité de formes dans le théâtre, raconte Julien Dubuc. Chacune a un impact spécifique sur le public, et celle-ci en a un particulièrement fort. Ce serait dommage de s’en passer. »

Certes, mais l’artiste, qui a notamment collaboré avec Vincent Delerm ou Kery James, doit hélas composer avec une autre réalité, celle des jauges : « Dans le cas de nos spectacles immersifs, et notamment “Les Aveugles”, une pièce en réalité virtuelle, nous ne pouvons accueillir que 12 personnes à la fois dans des salles conçues pour en recevoir entre 300 et 400. Les spectateurs sont placés au centre de la scène, au milieu même du dispositif, et donc au cœur de l’expérience et de l’univers 3D que nous avons développé. À leur tour, ils sont scannés en direct et incorporés dans cet espace virtuel. Pour compenser, nous jouons jusqu’à cinq fois par jour. Malgré tout, cet aspect est souvent pointé du doigt. »

JulienDubuc
« Lorsque cela est nécessaire, nous optons pour la réalité virtuelle, mais uniquement dans ce cas. Elle ne constitue jamais l’impulsion initiale.  »
Une femme tend les mains vers le haut pour toucher celles d'un homme et une femme équipés de capteurs sur la tête.
Where We Meet x Jacob’s Pillow © Jamie Kraus

Faire tomber les barrières

Avec le temps, Julien Dubuc s’est habitué à ce qu’on lui demande s’il ne pourrait pas se passer des technologies. Heureusement, l’intéressé dit être soutenu par toutes les strates des institutions : la ville d’Agen, où la compagnie est implantée, mais aussi le département du Lot-et-Garonne, la DRAC Nouvelle-Aquitaine, la DGCA et le CNC via le Fonds d’aide à la création immersive, ainsi que les salles de spectacle qui accueillent ces pièces avec enthousiasme. « Plusieurs lieux se sont emparés de ces questions et sont aujourd’hui des lieux référents, de ce fait, ils sont devenus nos partenaires, à la fois sur les créations et sur la diffusion ».

Parmi ces institutions, Julien Dubuc cite volontiers Les Gémeaux, à Sceaux, Malraux scène nationale Chambéry Savoie, Le Lieu Unique, à Nantes ou encore le LUX Scène Nationale de Valence. Pas rien, donc, même si Clémence Debaig, chorégraphe et creative technologist, regrette la méfiance de nombreux théâtres, encore réticents à la présence des technologies immersives ; lesquelles, si elles ne sont pas une source première d’inspiration, peuvent à l’évidence agir comme un catalyseur et favoriser la création.  

« Je dois avouer que je suis une grosse geek, précise-t-elle. Je prends énormément de plaisir à explorer ce qui peut être fait avec les technologies immersives. Je trouve cela très stimulant sur le plan intellectuel et artistique ». Pour Julien Dubuc, ces dernières permettent avant tout de créer de nouveaux liens et de mettre en place de nouvelles formes de relation : « C’est cette manière de faire groupe avec le public qui me stimule. Mais l’immersion ne passe pas forcément par la réalité virtuelle et ne se réduit pas à cette technologie. Elle peut aussi se faire grâce à l’obscurité totale. »

ClémenceDebaig
« Explorer ce qui peut être fait avec les technologies immersives est très stimulant sur le plan intellectuel et artistique. »
Une danseuse équipée de capteurs dansent sur une table de pique-nique pendant une personne la filme avec son portable.
STRINGS © Clémence Debaig

Interagir physiquement avec les acteurs

À en croire Clémence Debaig, l’immersion se créerait principalement par l’interaction, dans son cas avec les danseurs ou le dispositif. Dans son spectacle STRINGS, c’est le public qui pilote le corps de la danseuse via des dispositifs numériques (réseaux et capteurs). La chorégraphie est ainsi structurée autour de ces inputs. Dans Where We Meet, les spectateurs sont là encore invités à se déplacer librement autour de trois danseurs, à s’en approcher au maximum, de sorte à entendre leurs pensées, centrées sur la santé mentale, grâce à des écouteurs interactifs. En choisissant de se focaliser sur tel ou tel personnage, ils écrivent ainsi leur propre spectacle, tout en étant invités à interagir physiquement – se brosser les bras des épaules aux poignets afin de se libérer de leur anxiété, par exemple.

Tout cela est savamment pensé et ne s’improvise pas. Clémence Debaig dit par exemple se méfier de ces artistes brandissant le label « œuvre immersive », hâtivement persuadés de pouvoir tout faire et tout imaginer avec les nouvelles technologies. Généralement, dit-elle, « ils se rendent très vite compte que cela demande des compétences, de gros moyens, et que ce n’est pas si facile que ça ! Cela prend du temps et de l’argent, mais une fois que les outils sont maîtrisés et les financements trouvés, le processus devient pérenne et cela nous permet d’aller plus loin dans nos projets. » À croire que, oui, l’économie de l’immersif contribue bel et bien à redéfinir le geste créatif.

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