À chaque nouvelle année, ses promesses d’inédit, de découvertes et de révélations. 2026 n’échappe à la règle et, déjà, laisse espérer l’éclosion d’une génération d’artistes plus que jamais biberonnés aux technologies numériques. Voici une sélection, non-exhaustive bien sûr, d’artistes en qui Fisheye Immersive croit tout particulièrement.
Pierre Moulin
Rencontré il y a près de deux ans, le Parisien expliquait ses différentes inspirations, des jeux vidéo – son langage premier – aux documentaires sur la nature, en passant par le Gouffre de Padirac ou la science-fiction. Depuis, l’artiste et réalisateur a pris le temps de mettre au point sa dernière création, Le Grand Silence, un film de quatorze minutes, tourné en réalité virtuelle, où le public incarne « une âme à la dérive entre deux états mondes : celui qui s’éteint et celui qui renaît ». L’œuvre, profondément sensorielle, dit bien ce qui anime Pierre Moulin, membre du collectif Distraction (Jonathan Coryn, Stella Jacob, Mélanie Courtinat) : l’exploration autant que la contemplation, l’émerveillement face à la nature autant que l’inquiétude quant à sa possible disparition. Soutenu par l’excellent studio Diversion, Le Grand Silence devrait figurer dans bon nombre d’expositions cette année. On prend les paris ? /MD

Yue Cheng
Diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, passée par le Fresnoy – Studio national des arts contemporains entre 2022 et 2024, actuellement doctorante au Canada, Yue Cheng fait partie de ces artistes qui visent à tisser des liens entre l’Homme et la nature. Inspirée par l’urbanisme, spécifiquement par le développement à grande vitesse de celui de la Chine, elle pose la question de l’intersection entre progrès et régression – notamment écologique.
Son œuvre, à la croisée du documentaire, de la sculpture, de la vidéo et des dispositifs numériques, interroge ce qu’elle nomme les « spectacles artificiels » des espaces publics, ainsi que la fragile danse entre l’anthropocentrisme et les écosystèmes. Pour ce faire, Yue Cheng, née en 1995, crée des microcosmes aux formes diverses, de la sphère aux ruines marines, qui deviennent autant de miroirs dans lesquels se réfléchissent nos utopies, nos rêves et les ombres d’un monde en mutation. /ZT

Ivona Tau
Née à Vilnius et aujourd’hui installée en Pologne, Ivona Tau imagine un monde à la croisée des algorithmes et de la nature. Façonnant des mondes nés de réseaux neuronaux, elle vise à traduire le langage des plantes dans ses visions numériques, et fait du code un outil poétique suffisamment puissant pour créer des peintures digitales animées, qui évoquent aussi bien le réel que des univers fantastiques. À 36 ans, Ivona Tau s’inscrit donc dans une catégorie d’artistes à la recherche de mondes sensibles, où l’émotion est prédominante, où le médium importe peu. Oui, elle est photographe. Oui, elle est chercheuse en intelligence artificielle. Mais ce qui compte avant tout, c’est le résultat de ses recherches, cette aisance à se servir des technologies pour explorer un sentiment profondément nostalgique.
Un tel parti-pris n’a rien d’anodin. Il fait écho à la démarche de ses contemporains (Donatien Aubert et MORAKANA, pour ne citer qu’eux) et lui a notamment valu de recevoir le meilleur prix du concours Digital Ars 2020, ainsi que la catégorie « Animation par ordinateur » du Computer Space International Computer Art Forum 2021. Chouchou des salles de vente, son travail a été mis aux enchères chez Sotheby’s New York, Duran Arte y Subastas ou Poly Beijing, et a été exposé dans de préstigieuses institutions (The House of Fine Art, CAFA, Frieze LA, Ars Electronica Garden…). Preuve que des ateliers de recherche aux cimaises des musées, il n’y a parfois q’un pas. Que la Lituanienne franchit avec aisance. /ZT

Olivain Porry
Lauréat d’un dispositif du CNES en 2025, résident de la Villa Albertine en 2026, soutenu par l’Avant Galerie Vossen, qui le représente : il n’en faut parfois pas plus pour comprendre que la carrière d’un artiste est sur le point de basculer. Dans le cas d’Olivain Porry, né en 1990 à Fort-de-France, il suffit d’observer les œuvres pour avoir la certitude que, oui, définitivement, l’avenir lui appartient.
En cause, un rapport presque sociotechnique aux machines du quotidien, qu’il détourne via des dispositifs cybernétiques et différents processus d’interaction. C’était déjà le cas de New Space Exchange, une installation mettant en scène des acteurs de la finance – incarnés par des machines – tentant de s’adapter aux signaux venus de l’espace. Ça devrait l’être de nouveau avec Synthetic Syncretism, projet à travers lequel cet artiste-chercheur imagine un dialecte algorithmique à travers un certain nombre d’IA nourries de langues et d’histoires marginalisées au sein de l’espace numérique – le créole, par exemple. Olivain Porry n’est donc pas seulement bien entouré ; il n’a tout simplement pas son pareil pour réfléchir aux objets robotisés, selon une approche conceptuelle mais toujours intelligemment accessible. Et puis, franchement, est-il seulement possible de ne pas être séduit par un artiste présentant son travail comme une suite de « ready-made augmentés » ? /MD
Andrea Khôra
Depuis Londres, cette artiste-chercheuse, également passée par Seattle, Florence et l’Islande, s’intéresse tout particulièrement aux états de conscience, et plus précisément encore à la façon dont ces derniers peuvent être manipulés et instrumentalisés par les structures de pouvoir. Lucid, par exemple, est une série de courts-métrages (tous étirés sur moins d’une minute) réalisés grâce à l’IA sur la notion de rêves lucides. Mais l’Anglo-Américaine sait aussi mettre en scène d’autres de ses obsessions : présentée dans le cadre de Le monde selon l’IA, l’exposition événement organisé au Jeu de Paume l’année dernière, Rapture détourne les figures prophétiques de la Silicon Valley, devenus des gourous tout juste bons à promettre une élévation spirituelle par la machine. On comprend alors une chose : Andrea Khôra est à son meilleur lorsqu’elle envisage la technologie comme une manière d’outrepasser la réalité, d’explorer d’autres mondes, tantôt intimes, tantôt inconscients ou divins. /MD

Chepertom
Connu sous le nom de « Chepertom », l’artiste brestois Thomas Collet explore les formes et les dysfonctionnements de l’image numérique. Formé à l’École de la Cambre, à Bruxelles, il développe une pratique fondée sur la programmation informatique et le glitch art, cet éloge du bug, ce mouvement culturel au sein duquel l’erreur sert de matière première à la création. Mieux, elle devient un point de départ à partir duquel le Français manipule des images de paysages, d’architectures et de scènes industrielles pour en révéler les tensions, les ruptures et les limites. Objectif avoué : interroger le rôle joué par les nouvelles technologies dans notre perception du monde.
Parfois traduit dans des images statiques, d’autres fois dans des vidéo ou des performances visuelles, chez Chepertom, le code devient un outil critique. Un moyen de regarder autrement un monde saturé de données et d’images. Même lorsque celles-ci ne chargent pas convenablement… /ZT

Sarah Brahim
Actuellement résidente d’un programme pensé conjointement par Lafayette Anticipations et la Fondation Art Explora, l’artiste saoudienne, née à Riyad en 1992, développe The Pedestrians, un projet hybride, foncièrement poétique et physique, à travers lequel s’orchestre la rencontre de la performance, de l’expérimentation textuelle, du son et de la forme vidéo. Formée à la danse, au San Francisco Conservatory of Dance, Sarah Brahim poursuit ainsi ses réflexions autour du corps – toujours central, chez elle -, symbole de résistance et de présence, tout autant que réceptacle de nos peurs les plus enfouies. In Search of an Honest Map, Soft Machines / Far Away Engines ou encore There Will Côme Soft Rains : à chacune de ses œuvres, Sarah Brahim fait de la vidéo un art sensoriel, une performance chorégraphique, un espace de médiation et de transformation propice à l’acceptation de soi – et des autres. /MD

Terence Broad
Pour donner un aperçu de la carrière de Terence Broad, on pourrait énumérer ses hauts faits d’arme à la manière d’un Wikipédista : titulaire d’un doctorat de Goldsmiths, l’Américain, dont une des œuvres figure au sein de la collection d’art contemporain de Genève, est également maître de conférences au Creative Computing Institute de l’UAL. Ce que l’on préfère retenir, c’est toutefois sa dernière série, de celles qui s’appuient sur l’IA générative pour mieux la disséquer.
Récemment exposée à Berlin, Degazed Body, Disembodied Gaze est une série de 24 diptyques, une collection de deux versions d’un même portrait : l’un avec les yeux supprimés, l’autre où seul le regard désincarné subsiste. L’idée ? Manipuler les réseaux neuronaux et désactiver les parties responsables de la génération des traits faciaux afin de réfléchir à la manière dont les machines interprètent le corps humain – l’IA, incapable de tolérer le vide, cherchant d’office à combler l’absence. Au sein d’une époque rythmée par les débats autour de la surveillance, de la représentation de soi et des biais de l’intelligence artificielle, Terence Broad révèle la manière dont les machines nous voient, comme des corps modulables dont chaque trait peut être modifié ou réinterprété. Troublant ! /MD

Gerta Xhaferaj
Originaire d’Albanie, Gerta Xhaferaj a beau être aujourd’hui basée entre Tirana et Bâle, en Suisse, elle n’en oublie pas ses racines – indéniablement constitutives de son art. Lauréate du Ardhje Award 2024 – récompensant les jeunes artistes visuels d’Albanie -, l’artiste pluridsciplinaire développe une pratique mêlant photographie, vidéo, installation et son, toujours mise au service d’un art situé à mi-chemin entre les pensées intimes et les grands pans de l’histoire.
En effet, la jeune femme utilise les espaces privés et domestiques dans l’idée d’explorer les effets du passé politique et social sur le présent. Que disent de notre monde les silences lorsque l’on évoque les temps anciens ? Quelles sont les conséquences d’une mémoire collective effacée ? Ses images, toujours mises en scène, ouvrent des zones de tension entre l’intime et le collectif, entre ce qui est visible et ce qui est passé sous silence. /ZT

ikkibawiKrrr ©︎ Aichi Triennale Organizing Committee/ToLoLo studio
ikkibawiKrrr
ikkibawiKrrr est un groupe de « recherche visuelle » fondé en 2021 à Séoul par Cho Jieun, Kim Jungwon et Ko Gyeol. Aussi étonnant que singulier, leur nom est la fusion du mot coréen ikkibawi, qui renvoie à un rocher recouvert de mousse, et de l’onomatopée krrr – indiquant l’idée d’un mouvement. À mi-chemin entre art visuel, recherches théoriques (notamment autour des algues) et actions collectives, notamment via des collaborations avec les communautés locales, le travail du trio est à l’image de son nom : délicat, placé à la frontière entre plusieurs environnements.
Inspiré par le mode de vie de cette végétation, le collectif explore les relations entre l’écologie, les phénomènes naturels et nos sociétés humaines, sans jamais réellement privilégier l’analyse critique à la poésie du sensible, ou inversement. Parfaitement ambigües, leur œuvres prennent régulièrement la forme de vidéos, d’installations et de projets multimédias : l’occasion pour les trois compères de réfléchir à la mémoire, à l’environnement et aux échanges entre l’Homme et les paysages naturels qui l’entourent. Une démarche qui, lors de Biennale de Singapour, a suscité nombre de réactions enthousiastes. /ZT