À l’occasion de son exposition Les Veilleurs, le [mac] de Marseille propose de plonger dans l’univers vidéo de l’artiste franco-libanais Ali Cherri, dont les oeuvres dessinent une cartographie poétique de la violence, de la mémoire et des frontières géographiques.
Réunies par Ali Cherri lui-même, des sculptures de bronze ou de pierre et autres artefacts d’un temps plus ancien dialoguent avec ses œuvres vidéos. Deux visions de l’archéologie – une qui documente les traces du passé par l’objet, l’autre, par le film -, et qui nous offrent l’occasion de redécouvrir plus en profondeur le travail d’un véritable poète de la pellicule.

My Pain Is Real, 2010
Installation vidéo à trois canaux, My Pain is Real confronte directement le spectateur à l’intimité de la souffrance. Sur ces écrans, le visage de l’artiste se métamorphose, tandis que les plaies et autres marques visibles de douleur nous obligent à les regarder, frontalement. Ça nous choque, nous heurte même. Et pourtant, nous sommes quotidiennement confrontés à des images bien plus traumatisantes, rien qu’en scrollant sur Instagram. L’idée ici n’est pas de se placer en donneur de leçon, mais d’interroger notre capacité à « regarder sans se figer », à héberger la violence qui passe par nos écrans. Le visage tuméfié de l’artiste résonne ainsi tout particulièrement avec les statuettes abîmées par le temps, témoins silencieux d’une violence sans médiation.

The Digger, 2015
Le film de 24 minutes The Digger raconte l’histoire de Sultan Zeib Khan, gardien d’une nécropole néolithique dans le désert de Sharjah. Le geste est simple, presque méditatif : chaque jour, depuis 20 ans, il ramasse des pierres, reforme des tombes et tente de réparer les blessures d’une terre ancestrale. La caméra, aussi large que lente, ne magnifie pas la grandeur. Elle montre au contraire un homme minuscule face à l’immensité, le surplombant comme si le désert était à la fois sa maison et sa charge. Luttant contre l’oubli, le protagoniste incarne dans une poésie touchante la vacuité de la mission terrestre. La vie ne s’apparenterait-elle pas au mythe de Sisyphe ? Et pourtant, il y a quelque chose dans la répétition du geste de l’ordre de la résilience. Ici, Ali Charri nous rappelle que réparer, c’est résister en silence.

The Watchman, 2023
The Watchman (ou Nöbetçi) est un court métrage de fiction de 26 minutes qui suit un sergent turc-chypriote, Bulut, en charge de la surveillance d’une frontière. Chaque nuit, depuis sa tour isolée, Bulut guette l’ennemi, qui peut tout autant être réel que fantasmé. Devenu fou à force d’attendre une guerre qui ne viendra pas, le guet développe des visions spectrales nourries de ses craintes, de ses souvenirs, de ses rêves. Un film qui parle brillamment de la solitude, mais aussi de l’absurdité du devoir dénué de tout sens critique, et de la capacité de l’imagination à tisser des ponts, là où les murs persistent. Dans The Watchmen, la frontière est une manifestation de l’état mental du héros. Il attend, il espère, il hallucine. Et révèle, par la même occasion, toute la fragilité de la division.