Lors de la dernière édition de MUTEK, à Montréal, Martin Messier a présenté Astronomical Water, une installation immersive composée d’une centaine de goutteurs disposés sur trois larges panneaux. L’objectif est double : révéler la matérialité de l’eau et manipuler la persistance rétinienne. Avec, en sous-texte, une envie de fuir les écrans que l’artiste québécois détaille ci-dessous.
Astronomical Water a nécessité trois ans de recherche et de développement. Quel a été le principal défi relevé pour la réalisation de ce projet ?
Martin Messier : La réalisation de Astronomical Water a représenté un immense défi, au point où nous avons dû recommencer le projet à trois reprises. L’une des plus grandes difficultés était de contrôler parfaitement le trajet de l’eau. Il était essentiel que tout tombe précisément dans le bassin comme prévu. Pour y parvenir, je me suis plongé dans un domaine qui m’était plutôt nouveau : la compréhension des notions de pression et de débit. Ça m’a pris du temps, mais aujourd’hui j’y vois plus clair. Ça a donc été un bon apprentissage et j’ai très hâte à la suite.
Le risque, quand on passe autant de temps sur un projet, n’est-il pas de s’égarer en chemin et d’arriver à un résultat complètement différent de ce que l’on avait en tête ?
Martin Messier : C’est clair que je me suis clairement égaré pendant le processus…. J’aurais pu choisir de présenter le projet d’une manière beaucoup plus simple, avec moins d’options et une approche plus minimaliste. Mais ça aurait été difficile à accepter sur le plan de l’orgueil ; j’aurais eu une impression d’échec…. J’ai été très têtu et comme j’avais déjà exploré le travail avec l’eau dans une performance antérieure, 1 Drop 1000 years, ça me semblait impossible de faire marche arrière.

À quel point Astronomical Water est-il redevable à la programmation et au codage, deux langages auxquels tu as été formé ? J’imagine qu’il est également redevable à 1 Drop 1000 years, ton précédent projet ?
Martin Messier : Astronomical Water est redevable à la programmation à plusieurs niveaux. Qu’il s’agisse de l’ordinateur, du microcontrôleur (Teensy) ou encore des PCB, la programmation était présente à toutes les étapes. C’est un travail qui a pris du temps…Possiblement un an, voire plus. Une fois en place, on a presque tendance à l’oublier, tant elle devient la structure invisible qui soutient l’œuvre. Quant au lien avec 1 Drop 1000 years, disons qu’il est évident, dans le sens où ce projet a servi de point de départ. Sauf qu’ici, on passait de 15 valves et lumières à 117. Le changement d’échelle était énorme et il a fallu repenser le système, trouver de nouvelles manières d’optimiser chaque aspect technique pour que l’installation puisse fonctionner avec fluidité.
« Ce qui m’intéresse surtout, c’est de m’enfuir des écrans. »
Ce n’est pas la première fois que l’eau constitue le matériau central d’une de tes créations. D’où vient cet intérêt pour cet élément ? Cela implique-t-il d’office un processus plus long, ne serait-ce que pour trouver une manière d’utiliser l’eau sans avoir trop d’impact sur le plan écologique ?
Martin Messier : Travailler avec une matière physique comme l’eau implique un processus infiniment plus long que de travailler uniquement avec de la vidéo ou du son, par exemple. Chaque test laisse des traces. Le sol de mon studio a littéralement été mouillé pendant six ans d’expérimentations. Mais c’est justement ce qui rend le résultat si satisfaisant ; lorsque ça fonctionne, c’est sublime.
L’eau, pour moi, ouvre une fenêtre immense vers différentes interprétations. J’évite volontairement d’imposer un récit précis et je propose un cadre. C’est le public qui fait son propre chemin à travers l’expérience. Bien sûr, j’ai mes intérêts personnels ; je préfère simplement les laisser en arrière-plan. Ce qui m’a particulièrement frappé en travaillant sur ces projets, c’est le lien entre l’eau et la gravité. Au départ, je n’y avais pas pensé. Mais en travaillant avec l’accumulation des gouttes qui tombent, on se retrouve face à une vision très concrète de la gravité en action.

Jouer avec la gravité, est-ce une manière pour toi d’encourager le fameux « effet waouh », d’accentuer l’idée d’immersion chez le public ?
Martin Messier : Quand je parle de gravité, c’est à deux niveaux. Il y a d’abord la simplicité d’une goutte qui tombe : multipliée par 117 et décalée dans l’espace, elle compose déjà un tableau en soi. Ensuite, il y a le fait qu’elle accélère. Cet aspect devient particulièrement perceptible lorsque je crée l’illusion que la goutte lévite. Grâce à la lumière stroboscopique, on voit alors l’accélération se déployer dans le temps : l’espace entre les gouttes s’écarte progressivement.
« Travailler avec une matière physique comme l’eau implique un processus infiniment plus long que de travailler uniquement avec de la vidéo ou du son. »
Est-ce que le fait de favoriser l’immersion sans passer par un écran implique d’office une critique de la surabondance de ces derniers ou d’une société abandonnée au tout-technologique ? Est-ce aussi une manière de fuir l’obsolescence des machines ?
Martin Messier : Tu n’as pas tort de projeter cette lecture, et elle me plaît. Mais de mon côté, ce qui m’intéresse surtout, c’est de m’enfuir des écrans. J’ai envie d’être proche des éléments naturels, du toucher, de la chair, des odeurs, de l’espace. C’est une expérience qui nous engage. J’aime aussi le contraste que crée l’installation : une machine en aluminium, froide, géométrique, qui projette des gouttes d’eau. De cette mécanique rigide naît quelque chose de sensible et de beau. C’est dans ce dialogue entre la matière brute de la technologie et la fluidité de l’élément naturel que se trouve, pour moi, l’essentiel.

C’est peut-être une question étrange, mais est-ce qu’il n’y a pas aussi une recherche spirituelle dans le fait de manipuler l’eau, quelque chose d’un tant soit peu religieux ?
Martin Messier : C’est encore une projection de ta part, et c’est justement ce qui m’intéresse : les interprétations des spectateurs comptent souvent davantage pour moi que la mienne, surtout avec l’eau qui se prête à une infinité de lectures. De mon côté, je n’ai aucun objectif de parler du religieux, ce serait une tout autre conversation. Par contre, le spirituel, je ne suis pas contre. Je trouve même que l’eau s’y prête naturellement, dans le sens où elle évoque à la fois le mouvement et la transformation. Avec Astronomical Water, l’idée est d’imaginer des forces invisibles qui mettent les systèmes en mouvement, comme si les machines pouvaient s’animer d’elles-mêmes. C’est sans doute là que réside mon intérêt : insuffler une forme de vie dans ce qui, à la base, est purement mécanique.
L’année dernière, dans le cadre d’une interview avec notre journaliste Valentin Ducros, tu disais : « Ce qui définit mes créations, c’est cette idée de réinventer notre monde, essayer de le penser autrement ». Qu’aimerais-tu que les spectateurs et spectatrices retiennent de Astronomical Water ?
Martin Messier : Avec Astronomical Water, j’aimerais offrir au public une parenthèse, même très brève. Si, pendant deux secondes, quelqu’un oublie son quotidien et a l’impression de voir l’impossible, alors l’œuvre a atteint son but. C’est dans cette expérience de l’instant que réside, pour moi, sa force.
C’est en continuité avec ce que j’exprimais l’an dernier : malgré l’adversité, il est toujours possible de voir autrement, de se transformer, d’évoluer. Astronomical Water porte aussi cette conviction, qu’à travers l’art on peut ouvrir une brèche, aussi petite soit-elle, vers une autre manière d’imaginer le monde.
- Cette interview est en partie extraite du 58e numéro de notre newsletter éditoriale.