Qu’y a-t-il de si fascinant à explorer les formes et les dysfonctionnements de l’image numérique ? En quoi le chaos est-il si poétique artistiquement ? Quid du savoir-faire tisserand, indéniablement connecté à la grammaire algorithmique actuelle ? En pleine résidence au Musée de l’Industrie, à Gand, l’artiste brestois Thomas Collet, nom de code Chepertom, livre un début de réponse. Tout en nous offrant une visite gratuite de cette ancienne filature de coton.
Thomas Collet, alias Chepertom, se souvient encore de sa découverte du Musée de l’Industrie, à Gand. C’était il y a un peu plus d’un an, alors qu’il était en balade dans les environs. C’est fou, se dit-il, comme ce type de lieu témoigne d’un âge d’or industriel, avec tout ce que cela suppose d’idéaux politiques et de luttes révolutionnaires, mais aussi d’un enjeu perceptible dans d’autres villes belges. Charleroi et Liège, par exemple. « Il ne s’agit pas, en gros, d’entretenir l’esprit de compétition qui pouvait régner à l’époque, mais bien d’unir les forces pour réactiver le patrimoine, documenter une histoire, faire perdurer un savoir-faire. Pour un artiste, c’est un terrain de jeu très fertile ! »

Les privilèges d’une résidence artistique
Logiquement, c’est donc au cœur de l’institution gantoise, grand bloc de briques rouges inspiré par les immenses manufactures anglaises du 19ème siècle, que nous donne rendez-vous l’artiste français, installé à Bruxelles depuis une décennie. Cela fait déjà quelques jours qu’il est là, en résidence, dans cette ancienne filature de coton, à travailler quotidiennement sur une machine six fois plus grande que celle qu’il a l’habitude d’utiliser. Une machine qu’il lui serait tout bonnement inaccessible en dehors d’un cadre de résidence. « On parle ici d’un engin estimé entre 25 000 et 50 000 euros… On a la chance de pouvoir compter également sur des Textlab ou des workshops, qui proposent pour des sommes réduites cinq jours de cours et de pratique afin de se familiariser avec une telle technologie, mais les résidences sont encore le meilleur moyen d’aller au bout d’un projet impossible à réaliser autrement. »
Concrètement, la location quotidienne d’une machine au Musée de l’Industrie est estimée à 200 euros, un prix qui n’inclut évidemment pas les fils et les autres matières premières. « Sachant qu’il me faut à peu près une semaine pour finaliser une tapisserie d’1m80, le budget explose relativement vite, souligne Thomas Collet. Ici, je suis donc moins dans une logique d’expérimentations. Il s’agit plutôt d’effectuer une performance artistique dans un cadre industriel. »


Organiser le chaos
Passées ces considérations économiques, essentielles à la pérennité d’une pratique artistique, Thomas Collet met l’accent sur la symbolique d’un tel lieu, qu’il relie à une passion adolescente pour l’urbex et les endroits hantés par leur histoire. « Depuis le lycée, j’aime le côté exploration, cette idée de s’immerger dans un endroit latent, où l’on sent qu’il s’est passé quelque chose d’important. J’y vois aussi un clin d’œil à l’omniprésence du chaos, à cette façon qu’a la nature de reprendre ses droits, quand bien même l’être humain tente tout pour ordonner et structurer l’ordre des choses ».
« »L’idée est d’effectuer une performance artistique dans un cadre industriel. » »

Cet attrait pour le chaos n’a rien d’anodin ; il constitue en quelque sorte l’ADN artistique de Thomas Collet, tombé dans le glitch lors de sa troisième année à La Cambre. Le bug devient alors un élément essentiel, une matière première à partir de laquelle le Français manipule des images de paysages, d’architectures et de scènes industrielles pour en révéler les tensions, les ruptures et les limites. « Venant du dessin, que je rattache à une pratique très méditative, très précise, je découvre alors la gravure et je tombe amoureux de cette façon d’enlever de la matière, d’accepter une sorte de perte, de dégradation. Dans la foulée, je tombe sur des groupes Facebook et Reddit comme le Glitch Artists Collective, une communauté anarchiste, sans leader, animée uniquement par l’envie de partager des connaissances et de faire rencontrer les gens ».
Thomas Collet comprend alors deux choses : sa culture Internet a autant de valeurs que son bagage en histoire de l’art, et le glitch doit continuer de l’accompagner dans sa pratique du tissage, dans son rapport à des logiciels comme Adobe Premiere Pro qu’il cherche illico à décortiquer, comme pour mieux déceler ce qui se joue derrière, comme pour regarder autrement un monde saturé de données et d’images.

Une pratique physique
Depuis, Thomas Collet a développé « mille versions » de son propre logiciel, qui lui permet de coder l’image en tant que telle et sa version tissée. Avec, toujours, cette part d’incertitude et d’imprévu qu’il semble chérir. « On en revient au chaos, encore et toujours », plaisante-t-il, avant d’expliquer les raisons qui l’ont poussé à penser un tel outil. « Il existe bien sûr des logiciels incroyables, comme Pointcarré, mais à force de workshops, j’ai pu créer un logiciel entièrement formaté pour mon travail, quelque chose qui me permet d’aller vers une esthétique plutôt abstraite, de tendre vers une œuvre très construite malgré l’éclatement des couleurs ».


On saisit mieux son propos en regardant ce qui s’affiche sur son ordinateur. Comment un mélange de rouge, de vert et de bleu généré numériquement peut paraître noir à l’œil nu une fois transcrit sur le textile, comment la traduction sur la matière se fait en fonction de la tolérance des couleurs, comment le système sur lequel il travaille quotidiennement repose finalement sur les mêmes mécanismes que ceux nécessaires à la compression vidéo. « C’est une des difficultés du codage numérique, mais ce n’est pas la seule », prévient-il.
À l’observer cliquer, soulever les fils, replacer la bobine, vérifier le rendu de chaque teinte, on mesure aussi l’exigence physique qu’implique une telle pratique. Il sourit, puis acquiesce : « J’associe le tissage à la nage : une journée, ça va. Deux jours d’affilée, tu commences à sentir les courbatures. Au-delà, il vaut mieux avoir une bonne hygiène de vie pour tenir le coup physiquement. C’est aussi ce qui explique pourquoi j’évite d’y consacrer trop de journées d’un coup. Pour le corps, c’est assez usant. »
« Depuis le lycée, j’aime le côté exploration, cette idée de s’immerger dans un endroit latent, où l’on sent qu’il s’est passé quelque chose d’important. »

Tendre vers la sobriété
Thomas Collet a beau se dire « assez nerd et très introspectif », la conversation dévie sans cesse. En parcourant les différents étages et les différentes allées du Musée, on évoque l’intense bourdonnement des machines à filer, les drogues utilisées autrefois sur les salariés, mais aussi, inévitablement, les liens entre le savoir-faire tisserand et le codage. « Les premières rames d’ordinateur, c’est intéressant à noter, pouvaient faire la taille d’une salle comme celle-ci et étaient tissées par des femmes, selon des schémas assez complexes, sur des grilles remplies de petits anneaux noirs, traversées par des fils de cuivre, afin de relier les différents circuits imprimés. »
Si l’objectif avoué de Thomas Collet est d’interroger le rôle joué par les nouvelles technologies dans notre perception du monde, il est aussi question chez lui de revenir à la matérialité, de privilégier le temps long, le fait main, de faire de l’art numérique sans écran, persuadé qu’il s’agit là de la meilleure manière de « le ramener à des matières plus organiques, plus sobres ». À Gand, où il sera exposé en novembre, le presque trentenaire a au moins appris une chose : sur ce type d’équipement, beaucoup de choses peuvent mal tourner, et c’est précisément dans cette incertitude que son geste trouve sa pleine mesure.