En partenariat avec Le Fresnoy – Studio National des arts contemporains, Fisheye Immersive a suivi ces derniers mois le travail de deux étudiant.es de deuxième année : Harold Lechien et Jade Jouvin. Pour ce second épisode, rencontre au long cours avec le premier nommé, artiste et vidéaste belge, dont l’installation vidéo I Could Live Here Forever questionne la précarité et l’instabilité des travailleurs médiatiques œuvrant dans des environnements toujours plus dématérialisés.
Harold Lechien garde particulièrement en mémoire sa première année au Fresnoy. Il se souvient s’être laissé surprendre par le travail nécessaire à la réalisation de son projet de fin d’année, Glass Skin, une installation vidéo où les corps sont volontairement désincarnés, où les visuels mêlent un tournage sur plateau, des animations 3D et des stock de banques d’images commerciales. Cette fois, il l’assure volontiers : il a préféré tourner tôt afin de ne pas être perpétuellement dans l’intensité, pour éviter de se laisser bouffer par l’angoisse et les imprévus de dernière minute. À l’entendre, tout est clair, posé, le planning pleinement défini. « “Glass Skin” m’a appris à prioriser les étapes auxquelles j’ai envie de consacrer du temps ou non, confie-t-il. Aujourd’hui j’ai donc l’esprit très clair sur ce qu’il reste à mettre en place et sur comment finaliser une œuvre composité mais cohérente. »
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L’œuvre en question, I Could Live Here Forever, est une installation vidéo à travers laquelle Harold souhaite explorer les mutations contemporaines des métiers liés aux médias. Trois séquences la composent, toutes présentées sur un écran dédié : l’une montre une présentatrice météo, l’autre un deepfake de Scarlett Johansson généré grâce à l’IA. Quant à la troisième, elle dévoile une scène où un bruiteur et un acteur se font face. « L’idée, revendique Harold, est de raconter la relation qu’entretiennent ces personnages avec la désincarnation, leur place dans un monde situé entre la réalité et la fiction. Un monde dont on ne cherche pas à dissimuler les mécanismes de fabrication : voix off et doublages inversés, décors en fond vert, tout ça est visible ! »

La puissance des symboles
En février dernier, quelques semaines après avoir pitché son œuvre au corps professoral du Fresnoy, Harold, 29 ans, paraissait serein : tout devrait se dérouler sans embûches. Deux mois plus tard, lorsqu’on le retrouve dans la salle d’exposition principale de l’institution tourquennoise – le Plateau -, le Belge témoigne d’une même force tranquille. Occupé à vernir en noir les cadres en bois pensés pour accueillir ses écrans, il nous raconte son dernier mois, passé au Brésil, à travailler sur le sound design, le montage des différentes séquences, l’écriture du tout dernier monologue censé unifier tout le propos. « Dans la foulée, j’ai pu créer une orchestration entre les trois écrans, faire en sorte que le son d’un violon dans une vidéo réponde à celui d’un piano ou d’une clarinette dans une autre. »
« Chaque cadre est pensé comme un tableau complétant ce qui se déroule sur les écrans. »
Pour la seconde fois après Glass Skin, Harold a en effet choisi de lier sa pratique musicale à sa création visuelle. « Le format vidéo le permet », dit-il, évidemment soucieux de croiser les genres et les pratiques. Lors de notre dernière rencontre, on avait d’ailleurs pu le suivre au pôle installation du Fresnoy, où les premiers tests sur les bas-reliefs entourant les cadres étaient en cours. Les ornementations n’étaient pas au point, mais ça n’avait pas l’air de l’inquiéter plus que ça. À raison, tant celles-ci sont aujourd’hui d’une grande finesse, et documentent les scènes « dans une sorte de dialogue entre l’œuvre et son support, comme on en retrouve souvent dans l’histoire de l’art ». Clairement, le temps, les échecs et les essais ont permis à ses cadres de gagner en précision et en profondeur. En puissance symbolique aussi. « Chaque cadre est pensé comme un tableau complétant ce qui se déroule sur les écrans. Pour ça, je me suis notamment inspiré des livres sur la symbolique et l’alchimie, ne serait-ce que pour accentuer la dualité entre fiction, images et réalité. »

Certains symboles reviennent plus que d’autres, toujours dans l’idée de mettre l’accent sur cette altérité : la clé et la serrure, les nuages et le soleil, les miroirs, la colombe et le hibou, que Harold dit avoir choisi comme un hommage à David Lynch ; et plus particulièrement à cette phrase mythique de Twin Peak, « Les hiboux ne sont pas ce qu’ils semblent ». « Avec le temps, Cyprien Quairiat, constructeur chef machiniste, a fini par trouver la bonne solution pour donner de l’ampleur à tous ces motifs, notamment via l’utilisation d’une mèche plus adaptée, qui permet d’avoir des détails beaucoup plus fins à l’impression. Mais bon, ça a tout de même nécessité près de cinq mois de tests… ».

Une œuvre à choix multiples
Aujourd’hui, c’est un autre problème qui se présente à Harold et ses partenaires de création : l’installation de la barre de son. « Au départ, explique-t-il, j’avais envie de mettre des enceintes pendues au-dessus des écrans, mais j’ai vite compris que ça nuirait à l’autonomie de ces objets. Alors, on a décidé de placer une barre de son à l’intérieur des panneaux, discrètes et dirigées vers le public. Le problème, c’est que chaque “tableau” est désormais très lourd : chaque cadre fait trois centimètres d’épaisseur, le caisson pèse son petit poids, de même que l’écran… On a finalement été obligé de rajouter des accroches pour éviter que ça tombe ».
« Certaines étapes pourraient tout à fait être réalisées en solitaire, mais le fait de pouvoir s’appuyer sur une expertise extérieure, ça permet évidemment d’avoir un projet plus abouti. »
Autre problème : le passage des câbles. Faut-il les masquer ou les laisser apparents ? Aux côtés de Harold, on comprend que chaque détail compte, et qu’une décision a priori anodine peut avoir de nombreuses conséquences. Quel type de pinceau utiliser pour peindre ? Est-ce qu’on installe des goulottes pour les câbles ? Que faire quand le parasol prévu pour le tournage se révèle trop petit ? « Heureusement, dit-il, le Fresnoy nous permet d’être bien entouré, et donc d’avoir de l’aide à tous les niveaux. Certaines étapes pourraient tout à fait être réalisées en solitaire, mais le fait de pouvoir s’appuyer sur une expertise extérieure, ça permet évidemment d’avoir un projet plus abouti ». À l’entendre, c’est aussi une bonne manière de souffler et de ne pas être « machine à choix », admettant volontiers que l’on n’a « pas toujours les compétences techniques adéquates pour prendre les meilleures décisions au quotidien ».

« Le moment où le projet peut basculer »
Pour quelqu’un comme Harold, qui dit avoir l’habitude de tout contrôler, collaborer constitue néanmoins une opportunité réelle. Pour I Could Live Here Forever, il a fait appel à son ami & écrivain Gabriel René Franjou, partenaire d’écriture des voix-off et dialogues depuis Glass Skin, à un chef opérateur (Axel Guigon), à un spécialiste de la modélisation 3D (Fabrice Hofmans), à une responsable de la décoration (Lucille Lechien) ou encore à un monteur son, Geoffrey Durcak. C’est ce dernier que l’on rejoint en studio, occupé ce jour d’avril à cleaner le sound design. Il y a une cinquantaine de pistes par vidéo, chaque scène à un son propre, essentiellement réalisé par des bruits off ou des compositions de Harold, et ce dernier aimerait accentuer cette impression de fausse réalité, notamment via l’utilisation de différents sons d’ambiance. « En post-production, on a tendance à nous demander de virer tel ou tel son, explique Geoffrey Durcak. Sauf que virer ce genre de petits sons d’ambiances, comme le bruit d’un diffuseur de fontaine, c’est prendre le risque de ressentir le vide. »
« On n’a pas toujours les compétences techniques adéquates pour prendre les meilleures décisions au quotidien. »

Des risques, Harold n’a pas hésité à en prendre au moment de penser I Could Live Here Forever. Certains l’effraient plus que d’autres, comme le travail sur les effets spéciaux, technique et relativement coûteux. « Jusqu’à présent, tout se passe bien, le processus suit son cours de manière naturelle, mais je sais qu’il s’agit là d’une grosse étape et que je risque d’avoir plus de mal à être satisfait… Clairement, c’est le moment où le projet peut basculer. » Finalement, I Could Live Here Forever est restée fidèle au projet départ, ce qui n’avait rien d’une évidence tant cette installation convoque de multiples techniques : un tournage en prise de vues réelles, une composition sonore, l’utilisation de l’IA, de la 3D et des effets spéciaux, une scénographie théâtrale, etc.
Clairement, on sent ici l’influence du travail d’Ed Atkins, Cécile B. Evans ou encore Caroline Poggi & Jonathan Vinel, dont les œuvres s’appuient sur peu ou prou la même pluralité de médiums. Avec le souci évident de ne pas être trop frontal, de proposer un récit contenant mille idées, et de documenter une tension entre performance et aliénation, entre autonomie et simulation.

Les idées larges
I Could Live Here Forever, c’est là sa force, contient elle aussi de multiples couches. Tantôt, on pense aux réflexions sur la « mémoire prolétarienne » de Bernard Stiegler – le fait que les individus perdent le contrôle sur leurs propres souvenirs à force de les confier aux technologies. Tantôt, on songe à l’interaction homme-machine telle qu’elle est théorisée par Friedrich Kittler, dans ce flux de données et d’images une dynamique apte à transformer l’humain en un simple produit. Parfois, on pense aussi à Gilles Deleuze, pour qui le visage est « une surface où se projettent les pensées, les émotions et les expériences », tel un écho à ces personnages dont le visage, à en croire Harold, « cesse d’être un lieu d’expression authentique pour devenir un écran, une interface entre le réel et le virtuel ».
Dans les allées du Fresnoy, au Brésil ou à Schaerbeek, l’une des dix-neuf communes de Bruxelles, tout ce que Harold a mis en place ces derniers mois a donc pris forme. Le temps était relativement court – « En gros, on a eu de janvier à juin pour tourner un film, tout en gérant la prod et la post-prod » -, la période assez intense, mais à présent que l’exposition Panorama 27 s’apprête à ouvrir ses portes, le Belge manifeste avant tout un réel enthousiasme. Il a la sensation « de toucher du doigt une forme très aboutie » et rêve déjà de décliner son installation dans un format plus long et plus narratif. Avec tout ce que cela suppose de travail supplémentaire et de nouvelles scènes à tourner. « Ce qui est compliqué, ce sont les concessions, nuance Harold, qui s’apprête à entrer en résidence à la Cité internationale des arts, à Paris. Le reste, la création, la recherche, la production c’est juste la meilleure manière que j’ai trouvé de réfléchir et de donner forme à des thèmes qui m’obsèdent et qui transforment notre monde. »
- Panorama 27, du 19.09.25 au 04.01.26, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Tourcoing.
- Retrouvez les prémices du projet de Harold Lechien dans numéro 54 de notre newsletter éditoriale.