En partenariat avec Le Fresnoy – Studio National des arts contemporains, Fisheye Immersive a suivi ces derniers mois le travail de deux étudiant.es de deuxième année : Harold Lechien et Jade Jouvin. Pour ce premier épisode, rencontre avec la seconde nommée, plasticienne de formation, dont l’œuvre Derrière chez moi se présente sous la forme d’un film en réalité virtuelle réalisé à partir de sa pratique du dessin.
En mars dernier, le ciel d’un bleu limpide invitait à la flânerie, à s’attarder en terrasse, certain qu’une discussion autour d’un café reste le meilleur moyen de refaire le monde. La rencontre avec Jade Jouvin est toutefois d’une autre ambition : c’est son monde – artistique, intime, imaginaire – qu’il s’agit de comprendre, non celui qui nous entoure. Pour cela, la jeune artiste, rencontrée une première fois quelques semaines plus tôt, nous a donné rendez-vous au Fresnoy – Studio National des arts contemporains.
Le soleil, on en profitera plus tard ; place aux allées obscures et aux ateliers sans fenêtres de l’institution tourquennoise, où Jade Jouvin travaille actuellement à la mise en 3D de ses dessins. Une cinquantaine sont à shooter. La tâche est relativement longue, lourde (chaque image fait plusieurs gigas), mais nécessite une extrême précision si elle souhaite que ses dessins conservent toute leur richesse une fois traduits virtuellement. « J’ai déjà fait une version assez moche du film, via des photos très artisanales réalisées seule chez moi. Mais là, tout ce travail va permettre aux images de prendre toute leur envergure. » On comprend alors pourquoi Jade tenait tant à ce que l’on se rencontre aujourd’hui : « Quand tout sera finalisé, pour l’exposition Panorama 27, on se souviendra que c’est grâce à ce moment-là que le film existe. »

Le film dont parle Jade Jouvin a pour titre Derrière chez moi. C’est son projet de deuxième année au Fresnoy, celui où chaque étudiant est censé intégrer des nouvelles technologies au sein de son processus créatif. D’où l’utilisation, ici, de la VR – une première pour Jade, en même temps qu’une nécessité pour favoriser la déambulation au sein d’une maison familiale où tout est statique sauf le spectateur, où tout est à la fois intime et universel. « Il y a quelques années, je m’imaginais déjà intégrer le Fresnoy et j’appréhendais cette fameuse deuxième année, au cours de laquelle on est obligé d’utiliser des outils tels que la réalité virtuelle, l’IA ou la réalité augmentée. Pour moi, tourner avec une caméra Amira, c’était déjà le cas. Or, ici, on nous fait vite comprendre qu’utiliser un fond vert, ce n’est pas une nouvelle technologie ».


Se confronter à la VR
Au moment de se lancer dans la création de Derrière chez moi, Jade s’est logiquement confrontée à mille et une questions : À quel point la VR l’éloigne-t-elle de ses pensées premières ? Est-ce un simple gadget ou une réelle opportunité de questionner la mémoire ? Comment continuer de s’utiliser comme matière plastique tout en contournant la visée autobiographique ? Quid aussi du public : Que va-t-il voir ? Va-t-il prêter attention à chaque détail ? Pour celle qui dit avoir toujours été fascinée par les scans de dessins, intriguée par « la possibilité de zoomer et d’entrer dans les couches de traits », les réponses ont été trouvées dans des œuvres récemment plébiscitées (A Conversation With The Sun d’Apichatpong Weerasethakul, Empereur de Marion Burger et Ilan Cohen) ou quelques livres (La littérature et le mal de Georges Bataille, De la misère symbolique de Bernard Stiegler).
« En école d’art, on nous demande de nous considérer comme des chercheurs plastiques, non comme des artistes. »
À l’entendre, une autre œuvre aurait également servi de déclic : Temps sonore, une installation de Toshihiro Nobori, qu’elle découvre lors de l’édition 2022 de l’exposition Panorama. Aussitôt, elle comprend qu’il est possible de mettre la VR au service d’un propos artistique. Bonne élève, Jade profite de la discussion pour évoquer également la démarche d’Henri Michaux, divague autour du surréalisme, se questionne sur le sous-texte des œuvres vidéo de Pierre Huyghes – après tout, ne se prend-il pas pour Dieu derrière une esthétique hyper léchée ? -, et dit se retrouver dans la démarche du réalisateur Hayao Miyazaki, dont la plupart des films pour le Studio Ghibli sont nés sans scénario initial, uniquement via des storyboards.
Au passage, elle regrette la prédominance des concepts au sein de l’art contemporain : « En école d’art, on nous demande de nous considérer comme des chercheurs plastiques, non comme des artistes. C’est une belle idée, mais qui a ses limites, dans le sens où ça permet à certains de créer un peu n’importe quoi sous prétexte d’être dans la recherche. Moi, j’aime privilégier l’émotion ».

Une création à plusieurs
La singularité du Fresnoy est de permettre à ses étudiants et étudiantes d’évoluer au sein d’un écosystème artistique professionnel et expérimenté. Raison pour laquelle Jade se considère ici comme une cheffe de projet déléguant certaines missions à différents artistes ou spécialistes, en fonction du budget à disposition. « Nos compétences sont mises au service de leur projet à un moment donné, complète Boris Rogez, responsable du labo photo du Fresnoy, entre deux shootings. L’avantage, nous concernant, c’est que ça permet d’être perpétuellement stimulé, d’être confronté à de nouvelles idées et de nouvelles façons de procéder. Par exemple, on ne peut pas dire que je m’attendais à rencontrer un jour le dessin en faisant de la photo. C’est excitant ! ».
En plus de Boris Rogez, collaborateur du cinéaste Alain Guiraudie, une anecdote qui a l’air de réjouir Jade, l’artiste de 26 ans a fait appel à un graphiste 3D, avec qui elle travaille une fois par semaine, et monté un partenariat avec l’Ircam, dans l’idée de confier à Giovanni Montiani la bande-son de Derrière chez moi. « Je voulais que la musique oriente et solutionne le récit, qu’elle soit l’équivalent sonore de mon propos visuel, raconte-t-elle. Très honnêtement, ça ne m’était encore jamais arrivé de trouver mon équivalent dans un autre médium. C’est rassurant. »


Au moment où l’on se parle, Giovanni Montiani a presque finalisé sa proposition sonore, dont l’enregistrement s’est effectué au sein même d’une maison. « L’idée, resitue Jade, était d’enregistrer tout un tas de bruits concrets pendant deux ou trois jours, afin d’être le plus précis possible et d’avoir suffisamment de matières pour proposer une œuvre en tant que telle. » Ces prochaines semaines, il s’agira surtout de ralentir ou d’accélérer certains passages, ne serait-ce que pour coller au rythme souhaité et s’adapter à un format plus long qu’à l’origine. « À la base, Derrière chez moi ne devait faire que dix minutes. Finalement, il en fera treize, et je peux déjà dire que je n’irai pas au-delà. » On lui demande pourquoi, sa réponse fuse : « Dépasser les quinze minutes, en VR, c’est prendre le risque de favoriser le motion sickness. Surtout, je préfère que la boucle soit courte et encourage les gens à revenir pour voir et entendre d’autres choses plutôt que de les perdre dans un format “film”. »

Un travail préparatoire titanesque
Tout n’est pas toujours aussi affirmé chez elle. Au cours de nos différentes rencontres, on remarque combien elle rit, combien elle se corrige, se reprend, nuance ses propos. Jade a conscience d’être dans une phase d’apprentissage, de rodage, mais montre déjà l’envie de faire toujours plus. « Pourquoi pas aller vers l’interaction ou la réalité augmentée, ce sont des formats et des médiums qui se prêtent à ce que j’ai envie de raconter. » D’ici là, il lui faut d’abord finaliser son œuvre, tout cleaner sur Photoshop et, surtout, se remettre physiquement de ces quelques mois éprouvants.
« Physiquement, de tels projets ont nécessairement un impact. »
Gonflées, ses mains témoignent en effet d’un rythme soutenu. « Elles ont pris hyper cher », plaisante-elle, tout en évoquant les engelures et la teinte violacée qu’avait fini par prendre la peau, à force de travailler dans le froid, figée dans une même posture. « Physiquement, de tels projets ont nécessairement un impact ». On la croit volontiers, elle qui confesse user une grande quantité de crayons et de tailles crayon – « environ un tous les quinze jours » – ; elle qui a choisi de travailler sur trois formats différents ; elle qui s’impose des contraintes que beaucoup, elle le sait pertinemment, ne relèveront pas. « Disons que je vois le gris et le noir comme une solution de facilité afin de souligner les contours. J’ai donc pour but de les utiliser le moins possible au profit du marron, du beige et du blanc, que je mélange de façon à accentuer les contrastes. » Puis Jade fait une confession, qui ressemble à une de ces petites phrases que l’on se répète intérieurement pour se rassurer : « Ce n’est pas grave si les gens ne comprennent pas tout, je sais que j’ai fait tout ce dont j’étais capable pour que l’on comprenne tous les enjeux de Derrière chez moi. »

Envisager le dessin autrement
En juin dernier, Jade s’est forcément confrontée à d’autres problématiques lors de l’accrochage. Elle sait que c’est le moment où se concrétise tout ce petit monde qu’elle s’est inventé, où elle peut faire émerger des idées plus que d’autres, et où une deuxième lecture de son propre travail est possible. Qu’il est loin, déjà, le moment où ses professeurs lui posaient tout un tas de questions – pourquoi un film d’animation, pourquoi cette déambulation, quelles émotions traversent le film. À présent, c’est au public de s’approprier cette histoire éminemment personnelle, pensée comme une manière de mettre en scène son quotidien familial. Pas vraiment inquiète, Jade dit plutôt se réjouir de cette sensation : « J’aime bien l’idée d’abandonner ».
Ça tombe bien, c’est également l’enjeu de Derrière chez moi, où des moments a priori anodins – la galette des rois dans la cuisine, le spectacle d’un enfant au salon, la lecture d’une comptine au bord du lit – témoignent d’une tension et d’une étrangeté rendue plus troublante encore par ces dessins qui trouvent dans la réalité virtuelle une forme nouvelle. « Grâce à la technologie, ils sont se réinventés et sont devenus totalement autre chose, avec des qualités qui leurs sont propres », se réjouit Jade, certaine d’avoir franchi ici une étape importante. « Ce que j’ai réalisé ces derniers mois n’a pas seulement nourri ce projet ; nul doute que ça me servira également pour la suite ».
- Panorama 27, du 19.09.25 au 04.01.26, Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Tourcoing.
- Retrouvez les prémices du projet de Jade Jouvin dans numéro 53 de notre newsletter éditoriale.