Et si les nouvelles diseuses de bonnes aventures n’étaient autres que les intelligences artificielles ? Tel est le postulat de départ de la dernière édition de Scopitone, à Nantes, portée par une exposition (Prophéties) affirmant une réalité que beaucoup tentent de renier : oui, les nouvelles technologies sont bel et bien en mesure de nous en dire plus sur l’avenir.
S’il y a bien un réflexe vieux comme le monde, c’est celui-ci : chercher des réponses sur son futur, dans les étoiles ou le vol des oiseaux, dans les boules de cristal et les tasses à café, chez les oracles ou les voyantes. De tout temps, l’homme, aussi certain de son présent soit-il, a cherché à anticipé l’avenir. Son avenir. Très bien, mais ce désir ne s’appuie-t-il pas aujourd’hui sur d’autres canaux ? La 23e édition de Scopitone pose en tout cas la question : « Entre divination et prédiction algorithmique, quels sens la prophétie revêt-elle dans nos sociétés contemporaines ? » Une interrogation nébuleuse à laquelle tentent de répondre la quinzaine d’artistes invités à participer à l’exposition centrale, sobrement baptisée Prophéties.

Les nouveaux devins
Le parcours s’ouvre sur un premier chapitre, qui tisse des liens entre techniques divinatoires ancestrales et nouveaux médias, avec une œuvre de Suzanne Treister. « Le principe de son travail, en général, est de mêler l’héritage de la cybernétique avec une approche plus globale pour envisager l’avenir, résume la commissaire d’exposition, Anne-Laure Belloc, Dans cette version récente, intitulée “HEXEN 5.0”, elle a créé soixante-dix-huit cartes, dont trente sont présentées ici. Elles reposent sur de grands thèmes : l’extractivisme, la surveillance, mais aussi des visions positives comme le solar punk. »
Traitée à la manière d’enluminures et inspirée du tarot Reider-Waite, chaque image de Suzanne Treister raconte sa propre histoire. « C’est une œuvre à la fois hérétique et extrêmement documentée, qui se lit autant comme un jeu visuel que comme une réflexion complexe sur le monde contemporain », conclut la commissaire.

À quelques pas, la réflexion se poursuit avec Pierre-Christophe Gam, dans une installation en plusieurs étapes, mêlant art vidéo, jeu vidéo, animation 3D, dessin, et réalité augmentée. Une oeuvre multiple, donc, baptisée The Sanctuary of Dreams, qui matérialise un rituel participatif invitant les spectateurs à se projeter dans un futur alternatif. Intitulé « Future-Dreaming », ce rituel s’inspire de l’IFA, une pratique de divination africaine dans laquelle « tout ce qui existe n’est qu’énergie ». Intarissable une fois lancé, Pierre-Christophe Gam précise le fond de sa pensée : « Cette énergie se transforme en matière, et, en tant qu’êtres humains, nous participons à la co-création de la réalité avec la nature. Le rituel s’appuie sur ce principe et prend la forme d’un “phare” : il est structuré autour de cinq grandes questions, ou piliers, que l’on voit présentés ici. Ces cinq dimensions concernent le corps, la conscience, l’esprit, l’âme et le cœur. C’est à partir de ces éléments fondamentaux que le rituel s’organise. »
« L’objectif était d’ouvrir un débat à grande échelle, à travers différents pays, autour de notre rapport au vivant, à la spiritualité et à la création collective. »
Comment mangerons-nous demain ? Comment jouerons-nous, rêverons-nous, prierons-nous ou aimerons-nous ? Autant de questions que se posent les participants aux rituels, guidés par l’avatar de l’artiste, afin de composer leur monde imaginaire. Mais pas seulement. « Ce rituel a également servi dans le cadre d’une enquête beaucoup plus vaste, menée récemment auprès de 12 500 participants répartis sur l’ensemble du continent africain, détaille Pierre-Christophe Gam. L’objectif était d’ouvrir un débat à grande échelle, à travers différents pays, autour de notre rapport au vivant, à la spiritualité et à la création collective ».

Réinterpration contemporaine de techniques ancestrales
Pour le duo Räf & Clö, « il est dans la nature de l’être humain de rechercher une prédilection, que ce soit dans un sachet de thé ou en mangeant un fortune cookie, ». Plus littérale, l’oeuvre des deux comparses, Tarötmatön, propose une relecture contemporaine et immersive du tarot de Marseille. Encapsulée dans une salle sombre, une table de voyance interactive invite à nous adonner à l’expérience du tirage de cartes. « Notre question, c’était : “quel serait le tarot de demain ?”, résume Raphaël Sawadogo-Maes, moitié du collectif, Pour cela, nous nous sommes inspirés des machines de type Zoltar, celles qu’on trouve dans les fêtes foraines. Nous nous sommes concentrés sur les vingt-deux arcanes majeurs, ces figures emblématiques qui représentent des archétypes de l’inconscient collectif : la Lune, le Soleil, le Pape, la Papesse, etc. Nous les avons remis en scène à travers ce dispositif interactif. »
Seul dans le noir, le visiteur prend place et se laisse guider par une voix presque céleste, assistant à la renaissance digitale des cartes choisies sur un écran numérique. « Ce qui nous intéresse particulièrement, c’est la force visuelle et symbolique de ces cartes, ajoute Chloé Saint-Denis, autre membre du collectif. Certaines, comme la Mort ou le Soleil, suscitent immédiatement des projections personnelles : face à une image, chacun y lit ses propres craintes ou espoirs. C’est cette capacité d’évocation qui nous plaît : une œuvre qui n’est pas seulement un objet esthétique, mais un support d’interprétation, qui invite à se questionner et à chercher du sens ».

Une quête de sens qui peut tourner à l’absurde, comme en témoigne l’œuvre Aligned Properties d’Alice Bucknell, qui reprend les codes de la publicité pour promouvoir une (fausse) application immobilière apte à trouver le logement de nos rêves selon notre thème astral. « Ici, l’artiste se réapproprie une pratique ancestrale – et pour le coup, l’astrologie l’est vraiment, rappelle Anne-Laure Belloc. Certaines techniques spirituelles sont anciennes, mais l’astrologie remonte à près de deux millénaires avant Jésus-Christ. C’est donc l’une des plus anciennes pratiques symboliques et culturelles qui traverse encore nos sociétés. Mais là, Alice en propose une version pour millenials assez fortunés. »

Le poids des mots
Si notre signe astrologique et notre carte du ciel ne peuvent pas (encore) déterminer quel est le meilleur appartement pour nous, les algorithmes, eux, sont peut-être capables de le prédire. Devenant une entité sur laquelle il n’est plus considéré comme étrange ou problématique de se reposer, l’intelligence artificielle serait-elle la gardienne des clés de l’avenir ? Est-elle capable de dresser le portrait exact de notre identité d’hier, de celle d’aujourd’hui et de celle de demain ? Amusés par la question, le collectif mots présente AI&ME: The Confessional et AI Ego, un dispositif de « roast » en deux étapes dans lequel le spectateur, face à un écran, accepte de se faire « juger » par la machine, avant de découvrir une version de soi imaginée par l’IA projetée sur un écran géant.

Ludique et interactive, AI&ME: The Confessional et AI Ego inaugure la deuxième partie de l’exposition, « Divination algorithmique », et sert de porte d’entrée vers une autre œuvre : Qui est là ? d’Albertine Meunier. « Le principe est simple : un clavier inspiré de la télégraphie, et une touche, qui était déjà présente sur le clavier d’origine qui demande « qui est là ? », explique l’artiste. En la pressant, on saisit un mot, une phrase, un prompt. Une image se génère automatiquement via un modèle d’IA. Cette pièce pose une question : Qui répond, qui parle à travers cette magie technologique ? »
« Toutes ces technologies reposent finalement sur les mots. Ce sont eux qui fabriquent le contenu et ouvrent la porte à une infinité de propositions. »
Face au dispositif, une multitude de visuels aux couleurs vivent se déploient, et mettent en image les mots choisis par l’artiste. « Les modèles deviennent de plus en plus performants. Ici, on utilise une version plus ancienne, avec beaucoup d’imperfections. Aujourd’hui, pour recréer de l’imperfection, il faut en quelque sorte stimuler le programme. Souvent, cela vient de la rencontre de mots qui n’ont pas forcément de lien entre eux. C’est là que se joue le rapport à l’écriture : toutes ces technologies reposent finalement sur les mots. Ce sont eux qui fabriquent le contenu et ouvrent la porte à une infinité de propositions. »

La question du prompt – et plus largement des mots – est au coeur de cette partie, et du travail de Véronique Béland et Julie Hétu ; lesquelles, avec L’archéosténographe, traduisent les mythes les plus anciens en code, associent les 36 phonèmes de la langue française à des symboles paléolithiques, tandis que Tega Brain et Sam Lavigne utilisent les « mots clés » pour créer une oeuvre politique. Intitulée Synthétic Messenger, cette installation aux multiples écrans fait travailler 100 bots quotidiens chargés de cliquer sur les publicités des sites traitant du climat afin de les faire remonter dans l’algorithme. Et oui : machine ou pas machine, la prédiction passe avant tout par le langage et les signes. Qu’ils soient digitaux ou non.

Plus d’heures, plus d’espace, plus de temps
Le risque avec la prédiction, c’est que le futur ne nous plaise pas. Qu’il s’agisse d’une voyante qui nous dit que nous ne trouverons jamais l’amour de notre vie ou d’une machine qui nous assure que la planète est foutue. Pour cette dernière partie, nommée « Echos du futur », Anne-Laure Belloc a rassemblé des oeuvres traitant de cette possibilité d’une anticipation décevante, prolongement d’un monde changeant qui n’évolue malheureusement pas toujours dans le bon sens.
« Bien que j’emploie des technologies récentes, mes influences sont ancrées dans une sorte de renouveau romantique, inspiré des mouvements du XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle. »
Pour inaugurer cette dernière étape, Thomas Garnier imagine Augures, une remise au goût du jour de la lithophanie qui laisse croire à des vestiges d’un futur post-humain grâce à une iconographie complètement anachronique. Un goût pour le grand écart assumé par l’artiste : « C’est mon premier projet utilisant la génération d’images par intelligence artificielle, initié lors d’une résidence en Belgique, éclaire-t-il. Bien que j’emploie des technologies récentes, mes influences sont ancrées dans une sorte de renouveau romantique, inspiré des mouvements du XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle. »
En entrainant l’IA à partir de gravures et d’illustrations anciennes, toutes représentant des paysages luxuriants, l’artiste fait cohabiter des mondes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, créant des fermes de cryptomonnaies ou des scènes bucoliques dans des entrepôts logistiques. « J’ai nourri l’IA avec ces gravures, considérées comme un terreau fertile, afin de les emmener dans une autre direction : celle de l’hybridation. Ces images de jardins et de paysages naturels, très idéalisés, sont devenues le point de départ de ce processus créatif. »

Un théâtre voyeur d’ombre et de lumière se dessine alors, presque comme pour annoncer la deuxième oeuvre présentée par Thomas Garnier, à l’Ordre des Architectes cette fois-ci : l’installation dystopique Taotie. « Je me suis inspiré d’une technique ancienne remise au goût du jour par la Fondation des cinémas : la fantasmagorie. Ces spectacles, entre occultisme et spectralité, mettaient en scène des projections de fantômes ou de démons, explique l’artiste face à ses impressionnantes sculptures métalliques et aux silhouettes inquiétantes qu’elles dessinent sur le mur. À partir de cette idée de théâtre spectral, je me suis tourné vers un espace contemporain spéculatif : les Dark Factories ou « usines sombres « . »
Des lieux rêvés par les techno-élites, entièrement automatisés, sans besoin de lumière naturelle ni artificielle, dans lesquels les machines fonctionneraient en continu, 24h/24 et 7j/7, totalement déconnectées des rythmes humains. « Pour mon installation, j’ai conçu un système robotique original, inspiré des plateformes logistiques utilisées par Amazon ou AliExpress, explique-t-il. Le robot se repère grâce à une grille au sol et déplace des sculptures que j’ai imprimées en 3D. Ces sculptures rappellent les racks de produits dans les entrepôts, mais, par ma formation d’architecte, je joue sur une perte d’échelle : on ne sait pas si l’on regarde une maquette, un objet industriel ou une véritable architecture. » En effet, alors que l’on se perd dans ce théâtre d’ombre mouvant, un automate roulant vient saisir l’une des structures pour la déplacer, modifiant ainsi la trame narrative des spectres noirs.

Le futur est déjà là
Présentant également plusieurs oeuvres au coeur du festival, Alain Josseau nous accueille dans une immense salle, où un JT entièrement fictif se prépare. « Ce dispositif imagine un scénario de science-fiction, un peu à la Terminator : l’humanité a disparu de la Terre, mais les machines continuent malgré tout à se faire la guerre. Pour une raison obscure, elles ont aussi décidé de produire un journal, raconte le plasticien. En quelque sorte, les journalistes humains ont été remplacés par l’intelligence artificielle. Les machines fabriquent leurs propres décors, leurs propres maquettes, afin de mettre en scène ce journal. »
« “Automatic WAR” interroge la virtualisation de la guerre, et la manière dont la technologie redéfinit les logiques de conflit. »
Une vision de l’avenir angoissante, certes, mais pas si folle. « La guerre, elle, reste en arrière-plan, hors champ. Ce qui est mis en avant, ce sont les propos des journalistes. Alors, attention : tout est inventé, sauf les interventions que vous entendez. Ce sont de véritables journalistes, qui questionnent le rôle et les implications des systèmes automatiques – drones, armements autonomes, etc., précise Alain Josseau, Le journal retrace une évolution : on commence avec des événements datés de 2011-2012, puis on avance jusqu’aux systèmes plus récents, comme Lavender, un système de ciblage actuellement utilisé en Palestine. L’œuvre interroge ainsi la virtualisation de la guerre, et la manière dont la technologie redéfinit les logiques de conflit. »

Un scénario catastrophe qui semble déjà s’écrire : c’est également ce qu’on souhaité montrer Gwenola Wagon et Pierre Cassou-Noguès dans leur film et installation Au bord du temps, lequel s’appuie sur les méga-feux ayant récemment dévasté les Landes. Dans un espace clos, un téléphone fait face à un grand écran. « Sur le portable, on a souhaité montrer des images trouvées sur Instagram et TikTok, filmées par les utilisateurs sur le moment, puis filtrées par la machine, qui retracent l’histoire de l’incendie à travers le regard des gens, explique Pierre Cassou-Noguès. Sur le grand écran, on découvre des images générées par IA, qui montrent comment la machine se représente ces catastrophes. Ces images ont été montées pour construire une narration parallèle. »
L’installation fonctionne comme une boucle temporelle, qui débute avec un passé imaginé par l’IA, s’intéresse au présent, puis projette un futur lui aussi imaginé – avec, toujours, les mêmes images qui se répètent et se transforment. Rappelons que le récit suit le déroulement de l’incendie et s’appuie sur un livre rédigé par le duo, intitulé Les images pyromanes (également présenté dans la salle), où il interroge la question des fausses archives et, plus largement, le statut de l’image à l’ère de la crise climatique.

Autre oeuvre littéraire présenté à Scopitone, A Bestiary of the Antrhopocene finit d’achever cette idée peu réjouissante que la dystopie n’en est pas une, mais que le futur, aussi angoissant soit-il, est bel et bien déjà là. Imaginée par le collectif DIVINATION.ORG, l’installation part d’un principe simple : le naturel n’existe plus. « Avec l’anthropologue et historien du design Nicolas Nova, nous avons travaillé sur un livre qui réunit des « spécimens hybrides » pour témoigner d’un moment historique : celui de l’artificialisation planétaire, détaille l’artiste Nicolas Maigret. Aujourd’hui, tout ce qui nous entoure est artificiel d’une certaine manière : les microplastiques présents dans nos corps et dans les nuages, les radiations, les OGM… L’artificialité touche le minéral, le végétal, l’animal. Par exemple, une forêt que vous voyez par la fenêtre n’est pas « naturelle » : la plupart ont été plantées et gérées depuis des siècles – 90 % des forêts en France sont dans ce cas. Même la banane Cavendish que nous mangeons tous les matins est un clone, donc cent pour cent artificielle.»
Un constat désolant, qui inspire au collectif cette alerte visuelle et intellectuelle : « Le but de ce projet est d’éveiller une nouvelle sensibilité, mais aussi une conscience politique et écologique : il n’y a pas de retour possible vers une nature intacte et bucolique. Notre horizon collectif commence ici, dans ce monde déjà artificialisé, et c’est à partir de cette réalité qu’il faut inventer d’autres manières d’agir. » Une perspective peu réjouissante contrairement à l’exposition proposée par Scopitone, pour le coup bel et bien vivante et stimulante.