À l’heure où les réseaux sociaux se peuplent de profils générés par l’IA et où les fake news alimentent l’actualité la question du simulacre se pose plus que jamais. À Pantin, les Magasins Généraux s’emparent de cette problématique et l’abordent à travers le travail d’une vingtaine d’artistes qui se plaisent à brouiller les frontières entre réalité et apparence. Afin de mieux éveiller les consciences ?
Hyperréalisme, illusions, faux-semblants… Les Magasins Généraux profitent de l’exposition Simulacres pour mettre en lumière une vingtaine d’artistes dont les horizons divergent autant que les pratiques, mais dont le travail se situe, depuis les années 2000, à la frontière entre réalité et fiction. Sarah-Anaïs Desbenoit, Ann Veronica Janssens, Julius Von Bismarck ou encore Iván Navarro et ses fameuses illusions d’optique, tous brouillent les pistes, souvent avec humour, afin de tirer la sonnette d’alarme sur ce phénomène grandissant et toujours plus incontrôlable. « Aujourd’hui, n’importe qui, avec son téléphone portable, est capable de fabriquer des images crédibles », prévient Keimis Henni, co-commissaire.
Aux côtés de sa consœur Anna Labouze et des scénographes de Paf atelier, ce dernier a donc imaginé un parcours empreint de surréalisme, fait de décors et de leurs envers, de jeux de miroirs, de matières et de lumières, afin de mettre en scène les trois parties de l’exposition : Mimétisme, Illusion et Simulation.

Encourager les faux-semblants
Si le parcours évolue progressivement d’œuvres tangibles, conçues en atelier, vers un univers entièrement numérique, ce sont bien les œuvres hyperréalistes qui ouvrent le bal et montrent comment certains artistes se sont attachés, avec une minutie extrême, à reproduire le réel. Dans cette première section, on retrouve évidemment plusieurs œuvres de l’Américain Tony Matelli : des bouquets de fleurs renversés, ses fameux Weeds – des mauvaises herbes semblant pousser au pied des murs -, ainsi qu’un étonnant autoportrait grandeur nature. Réalisée en silicone, cette sculpture le représente debout, en tenue d’atelier, la tête coupée et repositionnée à l’envers sur son épaule gauche. Cette dissociation du corps et de l’esprit produit une image troublante, à l’instar de celle créée par le duo nantais Laura Bottereau & Marine Fiquet : à mi-chemin entre le jeu et le malaise, leur installation cauchemardesque, Les vieux démons (2018), multiplie les doubles, les faux-semblants et les objets contrefaits.
Cette illusion du vrai se poursuit au sein de la deuxième section où les artistes s’amusent avec les codes et les trucages de l’univers du jouet, du cinéma ou du spectacle de magie, comme en témoigne de manière explicite The Rainmaker (I, Le Magicien, 2025) de Marine Ducroux-Gazio. Cette vidéo en noir et blanc se focalise sur les mains d’un magicien en costume exécutant les gestes codifiés de tours invisibles, sans objet, ni accessoires. En résulte une chorégraphie volontairement frustrante, tant rien n’apparait ou ne disparait – ici, seule la beauté du geste poétique demeure ! Et annonce en quelque sorte la dernière partie de l’exposition, entièrement consacrée au digital et à l’intelligence artificielle.

« Le simulacre est vrai »
Dans cette dernière section, la Grecque Maria Mavropoulou et la Brésilienne Mayara Ferrão entendent toutes les deux créer des albums de famille fictifs, la première à partir de souvenirs familiaux fragmentés (Imagined Images, 2024), la seconde à l’aide de fausses archives. Pour sa série The First Trace Was Water (2025), Mayara Ferrão s’est notamment inspirée de la cosmogonie yoruba, et plus particulièrement d’Oxum et d’Iemanjá, deux divinités associées respectivement aux eaux douces et aux eaux marines, souvent représentées en train de tenir des abebés, des « éventails rituels » parfois constitués d’un miroir. Grâce à des prompts documentés, elle donne à voir ces figures comme si elles étaient saisies sur d’anciens clichés photographiques. « Le simulacre est vrai« , écrivait Jean Baudrillard en 1981. Si l’on pense beaucoup à lui au sein de l’exposition – et à l’heure actuelle -, c’est sans doute parce que le jeu avec la vérité n’a jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui.

Troubler le regard
Subjugué par les vidéos et les installations de Pauline Bastard, Alice Brygo, Lou Fauroux, qui propose une relecture animée du clip Lucky de Britney Spears, Holly Herndon & Mat Dryhurst ou encore Bill Posters, c’est pourtant celles de Julian Charrière & Julius von Bismarck qui se démarquent par leurs échos vertigineux. Grand Staircase Escalante, We Must Ask You to Leave et Canyonlands, We Must Ask You to Leave (2018) sont même celles qui illustrent sans doute le plus finement cette notion de simulacre.
Dans la première, le duo d’artistes met en scène l’explosion terroriste d’une fausse arche naturelle située dans le parc national des Arches, dans l’Utah. Le scandale a été immédiat. Les images, semblant appeler à la destruction du patrimoine naturel, ont été reprises par plusieurs journaux télévisés puis relayées dans le monde entier, via les réseaux sociaux. La supercherie a dépassé toutes leurs espérances. À travers un récit aussi crédible qu’inquiétant, les deux artistes réfléchissent ici à la manière dont les fausses informations se propagent désormais à une vitesse fulgurante, sans filtre !

C’est que, sous ses airs ludiques, Simulacres soulève de vraies questions. Entre fascination et inquiétude, quel rapport entretiendrons-nous demain avec les images, alors qu’il sera de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux ? Comme le prophétisait Jean Baudrillard – encore lui ! -, les signes du réel ont-ils fini par se substituer au réel lui-même ? La beauté de l’exposition se trouve précisément dans cette incertitude, dans cette passion assumée pour un art qui vise à structurer une certaine forme de vérité tout en s’articulant autour de la fiction. À moins que ce ne soit l’inverse ?
- Simulacres, jusqu’au 27.09, Magasins Généraux, Paris.