Avec « Chambres, Ghosts & Digitales », le Frac MÉCA fait de la chambre un espace de vie numérique

Avec "Chambres, Ghosts & Digitales", le Frac MÉCA fait de la chambre un espace de vie numérique
"WhatRemains, The WWW Board, (Under Surveillance We’re All Cam Gxrls)", 2026 © Lou Fauroux

À Bordeaux, le Frac MÉCA profite d’une exposition collective pour appuyer l’idée de la chambre comme espace mental de liberté, idéal pour penser, rêver, créer, écrire et échapper au rôle auquel chacun d’entre nous est réduit. Ou comment relier dans un même geste l’idée d’un lieu à soi, chère à Virginia Woolf, et la fascination pour le virtuel d’une génération ayant érigé la bedroom culture en art de vivre.

Jamais le dernier pour donner une signification à l’inconscient, aux pensées non désirées, Freud a un jour défini « l’ombilic du rêve » comme un point indéchiffrable, un de ces endroits du cerveau relié aux pulsions refoulées. Depuis la nature portoricaine, Beatriz Santiago Muñoz se réapproprie cette théorie et la traduit visuellement au sein d’une installation vidéo à deux canaux où l’on ne sait plus ce qui tient de la réalité ou de l’imaginaire, où le ciel se confond avec l’eau, où le regard ne sait plus s’il doit se poser sur ces vaches amaigries ou sur ces carrières sismiquement actives. 

Naturellement, le trouble s’installe. Sommes-nous dans une création onirique ou dans l’archivage d’une nature menacée ? Faut-il voir dans ces catastrophes écologiques causées par l’Homme les conséquences d’un autre imaginaire, d’une autre façon d’être au monde ? Et si, en fin de compte, El Ombligo del Sueño n’était qu’une impressionnante spirale où, à la manière d’un songe, rien n’est jamais figé, où tout peut advenir et être (re)considéré ?

Dans une pièce plongée dans le noir, un écran diffuse une vidéo de deux cavaliers sur des chevaux blancs et noirs.
El Ombligo del Sueño © Beatriz Santiago Muñoz

La chambre comme lieu de tous les possibles

Avec Chambres, Ghosts & digitales, la commissaire Elfi Turpin a justement souhaité tisser « un réseau de subjectivités et de désirs », réunir des œuvres et des artistes « qui naviguent avec fluidité entre ces différents mondes ». Plusieurs installations appuient l’idée de cette chambre à soi, pour reprendre le concept initié par Virginia Woolf dans un essai de 1929 ; le lit comme « salle de contrôle » de Konstantinos Kyriakopoulos, le studio comme lieu de refuge pour Donna Gottschalk, l’atelier comme privilège pour Heidi Bucher. Mais l’exposition fascine surtout quand elle se sert de la chambre comme d’une porte d’entrée vers la virtualité, le cyberespace et tous ces mondes en ligne auxquels il est possible d’accéder en quelques clics réalisés sous la couette. Dans The Century of the Bed (2014), l’historienne Beatriz Colomina n’avançait–t-elle pas que l’architecture contemporaine était avant tout centrée sur la chambre, cet « cet espace où se concentre la vie numérique » ?

Portrait d'une femme noire observant le système solaire.
Land Of Têmêle, We Dêlême, 2025, vidéo, 18 min 56 sec © Assya Agbere

La chambre comme porte d’entrée vers le virtuel

À quelques mètres d’une installation emblématique de Nam June Paik, qui accueille les visiteurs, une salle abrite une œuvre vidéo d’une ancienne partenaire d’étude de Donna Haraway, dont elle a été la première à traduire le mythique Manifeste Cyborg : Nathalie Magnan, passée également par le collectif pionnier Paper Tiger Television. Dix ans après la disparition de l’artiste marseillaise, qui bénéficie actuellement d’une rétrospective à la Villa Arson, à Nice, Elfi Turpin a fait le choix de sélectionner Internautes, un film qui remonte à une époque où le web était avant tout de l’hypertexte, où le Minitel était encore plébiscité, où les publicités promettaient l’arrivée d’un nouveau grand média planétaire. 

« En tapant sur une touche de votre clavier, vous pouvez exprimer tout ce que vous ressentez », dit la voix féminine d’un ancien spot publicitaire. Composé d’archives vidéo – notamment d’interviews de Bill Clinton, de spécialistes du cyberpunk, d’un organisateur de rave-parties, etc. -, Internautes est autant une critique des fondements d’Internet – cet outil ne sert-il pas les objectifs nationaux américains ? – que la captation d’un moment historique, d’une époque où les sujets des JT servaient encore de tutoriels à destination du grand public.

Image d'un homme noir devant un écran d'ordinateur d'où surgissent des fenêtres de navigation.
Land Of Têmêle, We Dêlême, 2025, vidéo, 18 min 56 sec © Assya Agbere

L’après Internet ?

À l’autre bout du Frac MÉCA, une autre œuvre vidéo aborde Internet, le représente, se joue de ses codes avec ces multiples fenêtres qui popent sur l’écran et se surperposent les unes aux autres. Dans Land Of Têmêle, We Dêlême, il est question d’une jeune femme, incarnée par l’artiste Assya Agbere en personne, dont l’identité numérique vise à décoloniser les imaginaires en ligne, sans pour autant y parvenir… « Comment avoir l’impression d’être à ma place ? », dit le personnage, 222_stargirl. On comprend alors que celle-ci est à la recherche de sa propre humanité dans un univers numérique fragmenté, qu’il lui faut trouver une communauté à laquelle appartenir. « Je rêvais d’une plage. Je rêvais qu’on appelait mon nom, je rêvais que j’existais au nom de ceux qui se matérialisent en ligne ». Proche de la fiction spéculative, Land Of Têmêle, We Dêlême s’impose plus volontiers comme une profonde réflexion sur notre place au sein d’un monde virtuel colonisé.

Avec le film WhatRemains, qui se déroule en l’an 5933 après Mark Zuckerberg, Lou Fauroux aborde Internet avec une double question en tête : à quoi ressemblera le monde quand le réseau aura disparu ? Que restera-t-il quand les data centers tomberont en panne, que plus personne ne sera là pour s’occuper des clouds et que l’être humain sera contraint de chercher désespérément de nouvelles énergies ? À 28 ans, la Parisienne se montre parfaitement lucide quant à l’impact des technologies et des outils avec lesquels elle a grandi. Mieux, elle use de l’humour, de la dérision et de la pop culture pour évoquer l’avenir d’un monde promis à l’obsolescence. 

Dans un décor virtuel, trois femmes sont réunies autour d'une table plongée dans la matrice.
WhatRemains © Lou Fauroux

Bienvenue à l’ère de la bedroom culture

Avec Ellie, une créature robotisée inspirée par le personnage culte de Last of Us, Lori adopte peu ou prou la même approche. Là encore, il s’agit de parler d’un monde dévasté. Là encore, il est question de clins d’œil à la culture populaire. Là encore, l’œuvre est en constante évolution, non figée, nourrie de technologies artisanales, parfois faites maison, témoins de la démarche de deux artistes refusant d’obéir à la dictature du progrès absolu. Pour Lou Fauroux, cela se traduit dans une seconde œuvre, l’installation WhatRemains, Under Surveillance We’re All Cam Girls (2024-2025), qui se présente sous la forme d’un mur d’écrans et d’artefacts numériques.

Pour Lori, tout juste diplômée de l’ENSAD à Paris, cette approche s’incarne via la création de cette animatronique qu’elle parvient à extraire du jeu vidéo pour faire exister Ellie dans ce qui ressemble à son établi, à ce bureau de chambre depuis lequel elle interagit avec elle en lui chantant « Close To You », le tube des Pretenders. Dans un geste qui synthétise assez finement ce qu’est Chambres, Ghosts & Digitales : une grande déclaration à cet espace domestique, intime, où tout semble pouvoir advenir.

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