Avec « Champ étoilé », Angela Detanico et Rafael Lain tutoient les cieux

Avec « Champ étoilé », Angela Detanico et Rafael Lain tutoient les cieux
Angela Detanico & Rafael Lain, Les Mers de lune, 2024, installation avec projection zénithale N/B, son et gravier blanc - © Detanico Lain/Galerie Martine Aboucaya

Au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Angela Detanico et Rafael Lain déploient Champ étoilé, un ensemble éclectique situé entre l’astronomie, la linguistique et la recherche d’une douce poésie.

Jusqu’au 15 novembre prochain, une pluie d’étoiles s’abat sur le Frac Sud, institution emblématique de la ville de Marseille. Alors que les étages accueillent l’exposition-manifeste L’Écologie des relations, réunissant des artistes japonais (dont Lieko Shiga) autour des différentes mutations de leur pays ; au sous-sol, c’est tout un univers céleste qui se déploie, sous la houlette du duo composé d’Angela Detanico et Rafael Lain, deux artistes brésiliens installés en France depuis une vingtaine d’années. « De par leur background, ils ont été amenés à s’intéresser à des domaines très divers, notamment la sémiologie, puisqu’ils sont sémiologues et graphistes de formation, introduit Muriel Enjalran, commissaire de l’exposition. Ils n’ont pas fait une école classique des beaux-arts, mais cela éclaire leur pratique : leur capacité à se saisir de différentes approches pour questionner la manière dont nous nous représentons le monde, avec comme point de départ le langage. »

Respectivement diplômés de linguistique et de graphisme-typographie, Angela Detanico et Rafael Lain élèvent ici leur pratique au niveau des cieux pour le thème si vaste de l’origine du monde. « Avec cette exposition, on a l’honneur de présenter plusieurs aspects de notre travail, rassemblé à travers “ces champs étoilés”, en rapport avec les paysages, avec l’histoire de l’univers, les éléments cosmiques et, ici surtout, avec notre fil conducteur : la lumière », explique la moitié féminine du duo. 

Vue d'une salle d'exposition dans un musée.
Angela Detanico & Rafael Lain, vue de l’exposition Champ étoilé au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille, 2026 © Detanico Lain – Courtesy des artistes et de la Galerie Martine Aboucaya, Paris — Photo : Marc Domage

La lumière comme direction

Imaginé comme une prolongation de leur projet La Floraison de la lumière, créé dans le cadre du Prix Marcel Duchamp 2024 au Centre Pompidou, Champ étoilé cristallise tous les sujets de prédilection du couple, qui travaille main dans la main depuis une vingtaine d’années. Leur favori ? La lumière, qui est ici poussée dans ses retranchements. « Avec cette exposition, on a essayé de relier la lumière du début de l’univers, celle des premières galaxies que l’on arrive à observer quand elles émergent via la lumière de l’Univers, poursuit Angela Detanico. Ce parcours-là nous amène du commencement du temps, passe par les étoiles et arrive jusqu’au champ de fleurs du printemps. D’où ce titre, “champ étoilé”. »

Le parcours débute avec Rivières d’étoiles, un mobile en inox poli miroir qui matérialise un alphabet visuel de leur invention. Des systèmes de signes, parfois abstraits, qui transforment des phénomènes naturels, des cartographies ou autres données scientifiques en formes graphiques. Rafael Lain : « C’est une pièce qui s’inspire d’une constellation qui existe dans le ciel, la constellation de la rivière, Eridanus. On l’appelle la rivière de lumière. » 

Succession d'installations représentant une constellation accrochées au plafond d'un musée.
Angela Detanico & Rafael Lain, Rivières d’étoiles, 2024, vuue de l’exposition Champ étoilé au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille, 2026 © Detanico Lain – Courtesy des artistes et de la Galerie Martine Aboucaya, Paris – Photo : Marc Domage

Entre mers de Lune et champs d’étoiles

À Marseille, une dizaine d’œuvres se découvrent au fil des pas, sans parcours particulier. Tout dialogue, rien n’oblige. La lumière circule et alimente chacune des pièces, sans qu’elles ne soient dépendantes les unes des autres. L’une d’entre elles attire notre regard : Les Mers de lune, une projection zénithale à mi-chemin entre un jardin zen japonais et un vidéo mapping. « Nous avons travaillé avec cette surface minérale qui réfléchit la lumière. Toutes les formes que vous voyez se composer sur ces disques sont, pour nous, comme des pluies, des gouttes de lumière, qui écrivent petit à petit les noms des mers de la Lune », explique Rafael Lain. À l’entendre, le nom a son importance : « Les toponymies lunaires évoquent les humeurs. Les régions de la Lune ont été baptisées ainsi. Et tous les noms des mers de la Lune sont de très, très beaux noms, très poétiques : la Mer de la Fécondité, la Mer de la Sérénité, la Mer des Nuages… Elles ont été nommées ainsi parce que les anciens scientifiques pensaient que c’étaient des corps d’eau. Cette nomenclature est restée ».

Un homme et une femme, de dos, dans un musée en train de regarder une constellation d'œuvres suspendues au plafond.
Angela Detanico & Rafael Lain, Rivières d’étoiles, 2024, vue de l’exposition « Champ étoilé » au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille, 2026 © Detanico Lain – Courtesy des artistes et de la Galerie Martine Aboucaya, Paris – Photo : Marc Domage

Inspirés par ces noms, les artistes ont souhaité créer une composition de lumière, comme des gouttes qui tombent, à l’image de la lumière du soleil sur la surface minérale de la Lune. Sur le sol, un cercle de gravier recueille la lumière d’une projection à la géométrie parfaite pour créer, là encore, une forme de langage. « Cela fonctionne comme une partition. C’est comme un alphabet en spirale qui commence avec la lettre A au milieu, détaille Angela Detanico. Avec Rafael, on essaie de comprendre la logique d’un système existant et de créer une autre logique. Que la forme soit l’expression du concept, et que le concept modèle la forme. » L’oeuvre est hypnotique, apaisante. On pourrait rester des heures à observer ces cercles se former et se défaire, dans le calme absolu des entrailles du Frac. « C’est aussi un hommage aux jardins zen japonais : représenter l’eau sur une surface minérale », confirme Angela Detanico lorsque l’on évoque cet état méditatif.

AngelaDetanicoetRafaelLain
« On essaie de comprendre la logique d’un système existant et de créer une autre logique. Que la forme soit l’expression du concept, et que le concept modèle la forme. »
Gros plan sur une installation de forme sphérique.
Angela Detanico & Rafael Lain, Les Mers de lune, 2024, installation avec projection zénithale N/B, son et gravier blanc, vue de l’installation au Centre Pompidou, 2024 © Detanico Lain – Courtesy des artistes et de la Galerie Martine Aboucaya, Paris

Questionner le rapport au temps

Alors que l’on réussit à détacher notre regard de cette installation au sol, ce dernier se pose sur une vidéo dont les crépitements sonnent comme la pièce maîtresse de l’espace. Son nom ? La Floraison de la lumière. Un titre onirique pour une oeuvre tout aussi enchanteresse, ne serait-ce que pour sa faculté à fusionner deux événements disparates – le big bang et un champs parsemé de fleurs blanches – grâce au flux lumineux parcouru sur 380 000 ans. « L’ambiance change selon la lumière, fait remarquer Muriel Enjalran. Dans “La Floraison de la lumière”, on met en relation l’apparition de la lumière dans l’univers avec des images de galaxies et des images de fleurs de printemps. Petit à petit, il y a une fusion : les galaxies apparaissent dans les champs de fleurs, et inversement. C’est une réflexion sur le cycle de la vie, sur le temps, sur l’apparition et la disparition. »

Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, le langage, manifeste dans les autres travaux du couple, ne s’efface pas ici au profit d’une poésie visuelle. « Même s’il n’y a pas de texte, on travaille avec la structure de l’image. L’image numérique est un encodage, confie Angela Detanico. On travaille avec les systèmes, avec la couleur, du plus lumineux au plus foncé. Ça reste un langage. C’est l’écriture de l’image. » Mais l’oeuvre met également en évidence un autre point important pour Angela Detanico et Rafael Lain : le passage du temps. « C’est une notion très importante dans notre recherche », confirment-ils d’une même voix. Et d’ajouter : « Il y a aussi la question de la distribution de la matière dans l’espace : le rapport entre le hasard et l’ordre. L’ordre alphabétique semble figé, mais il est arbitraire. »

Une femme dans un musée face à un large écran vidéo projetant les images en noir et blanc d'un champ de fleurs.
Angela Detanico & Rafael Lain, La Floraison de la lumière, 2024, vidéo, projection N/B, 26 min 45 s, vue de l’installation au Centre Pompidou, 2024 © Detanico Lain — Courtesy des artistes et de la Galerie Martine Aboucaya, Paris

(Re)donner du sens

Cette refléxion fait parfaitement écho à l’un de leurs travaux annexe, Soulèu. Un mot provençal qui sonne comme un vers de prose. « C’est un système de rayons que l’on partage en 26 éléments pour créer des mots, souvent des traductions du mot “soleil” dans différentes langues, avancent les deux artistes. Ici, c’est « Soulèu », en provençal marseillais. » Devant nos yeux, un ensemble de panneaux dorés, barrés de différentes lignes. Contre toute attente, il s’agit une nouvelle fois d’une manifestation d’un langage. En effet, Angela Detanico & Rafael Lain ont conçu un alphabet inspiré de la forme du Soleil et de la structure de ses rayons, baptisé « Rayonnant », à partir duquel ils forment ici le nom de l’astre en provençal.

« À chaque présentation, la pièce – qui fait partie d’une série -, change selon la langue locale. Une nouvelle image du soleil apparaît, déterminée par la langue et la culture. Car chaque culture a son mot pour dire « soleil », c’est une étoile très importante pour l’espèce humaine. Il y a aussi une référence aux cadrans solaires, premières manières de figurer le temps. » Notons que cette déclinaison de l’alphabet a été produite spécialement pour le Frac Sud.

AngelaDetanicoetRafaelLain
« Chaque culture a son mot pour dire « soleil », c’est une étoile très importante pour l’espèce humaine. »
Dans un musée, une femme assise de dos sur un banc observe un tableau doré.
Angela Detanico & Rafael Lain, Soulèu, 2026, 6 panneaux de médium, peinture, feuille d’or, vernis, 150 x 300 cm — Production Frac Sud, vue de l’exposition « Champ étoilé » au Frac Sud – Cité de l’art contemporain, Marseille, 2026 © Detanico Lain – Courtesy des artistes et de la Galerie Martine Aboucaya, Paris – Photo : Marc Domage

« Une réflexion poétique sur l’origine de l’univers »

Temps, langage, lumière… Si au premier coup d’oeil, le lien entre les différentes oeuvres ne semblaient qu’astral, on s’aperçoit vite qu’elles sont toutes les déclinaisons des mêmes thèmes. Analemme transpose ainsi dans l’écriture la variation de la position du soleil dans le ciel pendant une année, créant une forme de « huit » semblable à celles des équinoxes et des solstices, mais aussi du signe de l’infini. Ici, les artistes s’appuient sur ce tracé céleste pour organiser un texte constitué de 365 signes ; chacun correspond à un jour de l’année et est disposé selon la position exacte du soleil à cette date. Parcouru sans début ni fin, ce poème dessine alors une boucle continue, comme un calendrier qui se régénère indéfiniment. Et vient compléter cet ensemble céleste.

« Dans l’exposition, on a un système d’ensemble : paysages, éléments naturels, langage, résume la commissaire. Ce sont des cycles. Ceux des étoiles, de la lune, du soleil, des fleurs. Et l’exposition s’attarde sur la manière dont nous les nommons, les dessinons, les comprenons. Sur la façon dont nous nous approprions ces éléments naturels, avec nos sens, notre intellect, notre histoire. C’est une réflexion poétique et cosmogonique sur les origines de l’univers. » Dans ce contexte, Champ étoilé agit comme un point de fuite cosmique. Elle déplace notre regard, et nous rappelle que notre planète n’est qu’un infime fragment de cette immense constellation. Alors, face à ces étoiles dessinées, une dernière question s’impose : et si le cosmos était depuis toujours un langage que nous apprenons lentement à lire ?

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