Récemment exposée chez bitforms, l’artiste américaine, 30 ans à peine, confirme sa capacité à interroger les routines d’optimisation, les hallucinations génératives et la transformation de la vulnérabilité en spectacle.
Dance Moms, ça vous parle ? Cette téléréalité américaine où des mères à bout de nerfs hurlaient sur leurs filles en tutu pendant qu’Abby Lee les poussait à l’extrême ? L’artiste Maya Man s’en souvient. Plutôt que d’en faire une thérapie, elle a confié la matière à l’intelligence artificielle. StarPower, son exposition visible chez bitforms à New York jusqu’à la semaine dernière, déployait ainsi un univers entièrement généré par IA afin de recréer l’atmosphère étouffante et anxiogène de la danse compétitive américaine.
Beaucoup pourraient y voir de la nostalgie, ce n’est pourtant pas le cas. Le projet pointe plutôt vers un constat qui n’est même plus à discuter : nos vies en ligne sont devenues de vraies performances 24/7. « L’œuvre reconstitue des scènes de Dance Moms, proposant une version déformée de l’émission et de mon expérience personnelle en tant que danseuse de compétition », explique Maya, qui a grandi dans ce milieu, entre concours, tenues pailletées et scintillantes, pression maximale et précision millimétrée. Bienvenue dans la vibe émotionnelle où tout se joue dans un environnement hyper genré et où la vulnérabilité finit par être quelque chose à contempler.

Le studio des glitches
Au cœur de l’exposition, StarQuest est une œuvre générative composée de 111 scènes de huit secondes produites par des modèles text‑to‑video et text‑to‑music, agencées comme ces moments de doomscrolling sur TikTok ou Instagram. On y voit notamment des danseuses synthétiques qui enchaînent des moves et se confessent devant la caméra, à la manière de Dance Moms. Sauf que parfois, ça dérape et ça glitche. Deux corps fusionnent en un seul, se distordent, une troisième jambe apparaît là où elle ne devrait pas. À cet instant, toute rigueur s’effrite sous la logique d’une IA qui part en roue libre.
« Je ne suis pas sûre que cela se rapporte à l’identité, mais ça brise clairement l’illusion que ce que l’on regarde est « réel », précise Maya. Je m’intéresse à ces moments où le modèle n’atteint pas ses objectifs, où il échoue à obtenir la perfection, et où il semble bugger. » Ces ratés constituent l’une des bases esthétiques (et conceptuelles) de l’œuvre. Le logiciel assemble ces captures comme du contenu sur les réseaux sociaux et vous ne verrez jamais deux fois la même « saison ». Pas de début, ni de fin. C’est infini, glissant, hypnotique et un peu malaisant. Avant de prendre forme dans la galerie, StarQuest a d’ailleurs existé onchain sur Feral File, déjà pensé comme une suite générative de ces multiples séquences.

La curatrice Nora O’Murchú identifie la protagoniste comme « l’AI default girl », cette jeune fille presque parfaite née des datasets, conditionnée pour l’excellence et coincée dans une boucle infernale d’entraînement. En observant ces danseuses piégées par les algorithmes, difficile de ne pas se reconnaître dans nos propres timelines. Le vrai inconfort ne vient peut-être pas du glitch visuel, mais de constater à quel point nos existences digitales ressemblent à ce ballet interminable. En parallèle, Maya Man condense aussi cet univers en StarQuest Edits, des mini fan edits pensés pour les réseaux sociaux, où les mêmes danseuses réapparaissent en boucles ultra-courtes et dynamiques, prêtes à être consommées comme n’importe quel autre contenu.

Entraîner, performer, échouer
« Je m’intéresse aux parallèles entre « entraîner » un modèle d’IA et entraîner une danseuse. Elles opèrent sous la pression d’optimiser et de se pousser constamment pour atteindre une norme impossible », explique-t-elle. « Les deux échouent inévitablement à obtenir ce qu’elles désirent. »
Cet échec partagé fascine Maya Man. Plutôt que de recycler des souvenirs, elle les fait passer par le filtre déformant de l’IA, ce qui permet d’examiner la façon dont on se met en scène pour proposer la « meilleure » version de soi, ou en tout cas, une version acceptable. Ce point est central au projet : Maya Man n’innocente pas l’IA, elle s’en sert comme révélateur. Le fait que ces figures ressemblent presque à de vraies personnes nous pousse à réfléchir à nos propres ajustements quotidiens.

Shimmer : un mot-monde
Tout commence par un simple mot, « shimmer », apparu par hasard dans les expérimentations IA. Ce fragment fortuit devient pour Maya Man le point de départ d’une narration complexe, transformant un accident algorithmique en un monde fictionnel autour d’une compagnie imaginaire. Le worldbuilding se déploie alors de manière riche et nuancée. Les Shimmer Quotes, créées par IA, détournent les codes des posters motivationnels en jouant sur la contradiction et l’absurde. « With a Little Sparkle, Anything Is Hard » : un slogan qui sonne creux.
Ce glissement entre réalité et fiction s’incarne dans le Coach’s Shimmer Warm-Up Jacket, orné des pins StarPower. La veste devient l’interface physique entre un univers fabriqué par un ordinateur et les pratiques réelles. Le slogan « You’re Always a Star at StarPower ! » s’y greffe naturellement, faisant glisser l’un dans l’autre. Lors de la lecture-performance StarQuest, ce costume devient plus qu’un objet. Il est un dispositif qui interroge le « moi » à l’ère de l’IA. Il explore les parallèles entre la culture compétitive et l’écosystème algorithmique qui pousse à la sur-présentation. Maya Man transforme ainsi ce mot en une infrastructure narrative qui questionne nos mécanismes de visibilité, faisant du worldbuilding un acte de réappropriation : transformer un élément fortuit en un élément signifiant. Entre le hasard et l’intention, se nichent les territoires fragiles où nos identités se réinventent.

Performance obligatoire
Ce que Maya Man expose avec StarPower, c’est moins le mouvement lui-même que le protocole exigeant qui le produit. Autrement dit, les mêmes ressorts qui alimentent les algorithmes et définissent qui nous sommes sur internet. StarPower trace ainsi la chorégraphie culturelle qui forge la manière dont les jeunes femmes apprennent à se produire pour un public, tandis que la traduction de l’esthétique de la danse dans le langage du machine learning met en lumière la logique du face-à-face humain / IA.
« Je n’ai jamais eu le sentiment de pouvoir échapper à la scène, psychologiquement, confie-t-elle. En ligne, le modèle mental de la performance est omniprésent ; il est impossible d’opérer complètement en dehors de cela lorsqu’on publie quelque chose. » Au fond, on ne parle pas de simple divertissement ici. L’exposition positionne le spectacle de soi comme une condition omniprésente de la vie contemporaine, où l’identité est continuellement répétée et éditée. Dans les deux univers, celui du studio comme celui d’Instagram, TikTok, X et consorts, exister, c’est se mettre en scène. Et se mettre en scène, c’est répéter jusqu’à l’épuisement. Il n’y a pas de vraie victoire. Juste la prochaine compétition, ou le prochain post.