Benjamin Gaulon, l’artiste qui dit non à l’obsolescence des machines

Benjamin Gaulon, l'artiste qui dit non à l'obsolescence des machines

Comment lutter contre la supposée obsolescence des machines ? Est-on prisonnier de l’innovation à tout prix ? Les artistes sont-il suffisamment armés pour détourner les technologies de leur usage prédominant ? Quid du tech mining : doit-on y voir un simple recyclage des déchets électroniques ou les premiers signes d’un futur plus désirable ? Depuis le début des années 2000, Benjamin Gaulon, artiste (sous l’alias Recyclism), enseignant et chercheur se pose ces questions. Aujourd’hui, il y répond.

À quel moment as-tu pris conscience qu’il était temps pour toi de te tourner vers d’autres technologies ?

Benjamin Gaulon : À vrai dire, dès le départ, je me posais des questions sur la pérennité du numérique et la fragilité des fichiers. En 2001, j’avais créé un site où j’archivais le contenu des poubelles d’ordinateur. Puis, j’ai commencé à m’interroger sur la durée de vie du hardware et à me pencher sur les vieilles consoles, que je récupérais dans des brocantes pour pouvoir les détourner. Ce n’était pas tant par convictions écologiques que faute de moyens pour investir dans de nouveaux équipements ; néanmoins, ça m’a permis de m’ouvrir au monde de l’upcycling digital.

À quel point cette approche DIY impacte depuis tes installations artistiques ?

Benjamin Gaulon : Disons que j’apprends autant que j’essaye de transmettre, notamment sur Internet, où on rencontre tout un tas de gens passionnés qui partagent différentes façons de faire. Depuis 2018, je gère aussi la Nø-School Nevers, un symposium international qui explore l’impact social et environnemental des technologies de l’information et de la communication, l’idée de ce collectif étant de rendre le hacking open source, de partager le code, la manière dont je fabrique mes machines, etc. C’est une façon de rendre ce que j’ai reçu : tout ce que je réalise aujourd’hui, c’est parce qu’on m’a montré comment faire à un moment ou à un autre. 

Vieil écran cathodique posé dans un atelier d'artiste.
© Benjamin Gaulon

Selon toi, est-ce nécessaire de se tourner vers d’autres technologies, qui ne dépendent pas nécessairement de cette promesse d’immersion et de haute résolution ? 

Benjamin Gaulon : La vérité, c’est que de nombreuses technologies dites obsolètes fonctionnent encore très bien. Plutôt que de mettre un filtre VHS sur nos images, par exemple, pourquoi ne pas en utiliser une directement ? On peut aussi parler du Minitel, qui fonctionne encore et qui consomme beaucoup moins d’énergie qu’un ordinateur portable, voire même du MiniDisc, qui est pour moi l’un des meilleurs formats que l’on ait pu inventer, entre le numérique et l’analogique, et qu’on a malheureusement vite laissé de côté… On parle tellement de l’obsolescence programmée comme d’un fait inévitable qu’on en oublie presque un autre fléau : l’obsolescence de mode, tous ces changements d’outils qui ne sont que rarement justifiés. 

Un tas de machines construites avec beaucoup de minerais, de matériaux et de cobalts sont toujours là, et peuvent encore être utiles. Dans ma pratique, j’essaye donc d’encourager les plus jeunes à créer leurs propres outils, et à ne pas dépendre des machines que l’on nous vend et qu’on nous impose. Ce qui est d’autant plus urgent à l’heure où les ressources se font plus rares et où la Silicon Valley est entre les mains de milliardaires fascistes.

BenjaminGaulon
« On parle tellement de l’obsolescence programmée comme d’un fait inévitable qu’on en oublie presque un autre fléau : l’obsolescence de mode. »

En un sens, le fait d’utiliser un logiciel livré clé en main ne revient-il pas à vivre le rêve de quelqu’un d’autre ?

Benjamin Gaulon : Il est certain que créer son propre logiciel est encore le meilleur moyen d’être au plus près de ce qui nous correspond réellement. C’est aussi participer à un imaginaire technologique plus désirable, qui ne participe pas à cette course à l’IA dans laquelle les pays du monde entier semblent s’être lancés. Contrairement à ce que l’on nous vend, il est possible d’imaginer une IA moins gourmande en énergie et en ressources. Malheureusement, les propriétaires des data centers s’en moquent, et misent plus volontiers sur la dernière technologie en vogue que sur une IA fonctionnant sur un vieux téléphone.

Tu évoquais l’obsolescence programmée. Que peut-on mettre en place pour la contourner ?

Benjamin Gaulon : Il faut déjà se poser les bonnes questions. A-t-on vraiment besoin de changer son téléphone tous les deux ans ? N’est-ce pas céder à la tentation du design et de la mode, quand on sait que l’iPhone propose des mises à jour régulières ? Est-ce que tous ces nouveaux outils servent l’ensemble de la population ou juste une poignée d’individus ? Ce serait toutefois une erreur de mettre la responsabilité sur l’individu, le consommateur. Ce qu’il faut, c’est une réglementation, des lois, des décisions claires qui permettent de lutter contre tous ces lobbys qui poussent à l’innovation et à la dérégulation. D’ailleurs, c’est intéressant de noter que le terme « innovation » est assez récent ; avant, on parlait plutôt de « progrès technologique », et donc indirectement d’un progrès pensé pour tous, là où l’innovation est déconnectée d’une grande majorité de la population. C’est de la technologie pour la technologie.

Gros plan sur un homme dans un café en train d'interagir avec un minitel.
MinitelSe © Benjamin Gaulon

Le terme « hacker » n’est pas très bien vu non plus…

Benjamin Gaulon : Ce qui est d’autant plus fou, c’est que hacker, c’est prendre des raccourcis, c’est changer les usages, c’est comprendre le code, c’est participer à un monde open source où tous les savoirs sont mis en commun. En tant qu’artiste, c’est aussi refuser d’être le VRP de la dernière innovation technologique, que l’on contribue indirectement ou non à rendre attractive grâce à notre art. J’ai grandi à la campagne, dans des zones où tu trouves des paysans, des réparateurs de voiture ou des ouvriers à chaque coin de rue ; en un sens, ce sont également des hackers puisqu’ils permettent des alternatives et offrent un contrepoids aux grandes entreprises. Tout ça pour dire que la culture hacking me paraît défendre un futur plus désirable que l’individualisme, qui donne naissance à des hommes comme Musk.

BenjaminGaulon
« Hacker, c’est refuser d’être le VRP de la dernière innovation technologique »
Installation composée de vieux outils technologies posés négligemment comme s'ils étaient prêts à être jetés.
Refunct Media © Benjamin Gaulon

A-t-on des chiffres concrets pour parler de l’impact social et environnemental des technologies de l’information et de la communication en France ?

Benjamin Gaulon : Ce que je sais, c’est qu’on a dépassé les 50 milliards de tonnes de déchets informatiques – ça reste moins élevé que la fast fashion, mais c’est évidemment conséquent… J’invite aussi les gens à se pencher sur le rapport du chercheur Gauthier Roussilhe sur l’impact des data centers, sur où on en est et vers quoi on va. Ça aide à avoir un esprit critique. C’est aussi aux artistes de mettre en images tous ces chiffres. À titre personnel, par exemple, j’ai un projet qui explique le Tech mining, soit les nouveaux principes d’exploitation et de détournement de matériel électronique. L’idée est de comprendre d’où viennent les minéraux, les plastiques, tout ce qui va se passer pour ces machines que l’on utilise quotidiennement lorsqu’elles seront en fin de vie. 

Dans ta pratique, tu parles également d’electro agriculture…

Benjamin Gaulon : Plus les années passent, et plus je m’éloigne de l’électricité et des machines. L’idée, c’est de réussir à ne plus utiliser de matériaux neufs, mais de réemployer, et donc de penser dans l’intérêt de la nature, de l’agriculture et des paysages ruraux. Ça peut paraître extrême pour beaucoup ; or, avec la raréfaction et la hausse du prix des matières premières, sans oublier la crise des composants électroniques, il est évident qu’il va falloir trouver de nouveaux circuits d’utilisation et de réutilisation.

Une machine rouge avec plusieurs antennes est placée dans un jardin.
Electro Agriculture © Benjamin Gaulon & Vincent Valéry

​​Au fond, le problème de l’innovation n’est-il pas également structurel ? Je pense ici aux musées et aux galeries qui commandent aux artistes des œuvres imaginées à l’aide des dernières technologies à la mode plutôt que de leur proposer d’exposer leurs installations plus anciennes…

Benjamin Gaulon : Mon premier projet, en 2001, parlait de nos fichiers informatiques et de leur avenir incertain via un logiciel Macromedia Flash. Hélas, ce site n’est plus disponible car les moteurs de recherche actuels ne supportent plus Flash… C’est quand même fou de se dire qu’une création datée d’il y a une vingtaine d’années n’est plus disponible alors qu’une tablette sumérienne de plus de 5 000 ans peut être vue dans les musées… Le problème, comme tu dis, c’est que ces derniers sont fascinés par la dernière nouveauté : la VR, l’IA, la réalité augmentée… Ce n’est finalement qu’une question de temps avant que leur intérêt se porte vers autre chose. Surtout, il y a encore trop peu de rétrospectives ou d’expositions qui tentent d’aborder l’évolution du médium, à l’exception notable du Jeu de Paume avec Le monde selon l’IA en 2025 (pensons également à Univers programmés au macLYON la même année, ndlr).

Heureusement, il y a des lieux comme le ZKM qui ont une compréhension historique des hardwares et ont décidé de consacrer une branche de leur spécialité à la préservation du numérique. Il y a aussi le MAL (Media Archaeology Lab), dans le Colorado, mais la démarche est encore très rare, effectivement.

Un homme se regard dans un miroir brisé reproduisant l'interface d'une iPhone.
Broken Portrait © Benjamin Gaulon

La solution ne pourrait-elle pas venir des artistes et d’une certaine forme de transparence ? Toi, par exemple, tu n’hésites pas à détailler sur ton site le processus derrière tes créations.

Benjamin Gaulon : Sachant que l’on est rarement invité à montrer des anciens projets, je trouve ça effectivement intéressant de documenter chaque création, de détailler les outils qu’elle sollicite, etc. Dans l’art numérique, plus que dans n’importe quelle forme d’art, il y a des questions de mises à jour, d’entretien des œuvres, toutes ces choses qui sont souvent à la charge des artistes… Quand on veut exposer une œuvre datée de plusieurs années, il faut savoir retrouver le bon logiciel, se souvenir des codes, etc. Tout livrer ainsi, en mode open source, est pour moi une manière de favoriser la pérennité de mon travail, et donc des technologies employées.

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