De Paris à New-York, le mois de janvier nous a offert de beaux moments, parfois sous la neige, parfois bien au chaud derrière les murs d’une galerie. Si l’un comme l’autre ont mis de la beauté dans notre quotidien, ils l’ont aussi secoué, chacun à leur manière. L’un par le froid et la surprise, l’autre par les artistes invités à exposer des travaux suffisamment troublants pour marquer les esprits. Petit tour d’horizon.
Janvier 2026 n’a pas été le mois des œuvres aimables. Et c’est tant mieux. Entre science indocile, immersion sous haute tension et mémoire qui résiste, trois propositions ont en commun une chose rare : elles ne cherchent pas à séduire. Elles imposent un tempo, une durée, parfois un léger inconfort. Et pourtant, elles nous ont eu. Découvertes à Nanterre, Paris et à New-York, ces œuvres sont-elles le reflet d’une nouvelle année qui ne cherche plus à s’excuser ?

Les Augures mathématiques – Hicham Berrada
Installation vidéo à 360° composée d’une architecture circulaire et quatre vidéoprojecteurs parfaitement synchronisés… Chez Hicham Berrada, le dispositif annonce la couleur : ici, nous sommes cernés. Pendant 7 minutes et 39 secondes, des formes générées par des algorithmes imitant la façon dont les éléments du monde naturel changent de forme, envahissent l’espace et nous enveloppent, se ramifient, se condensent. Hésitent parfois, comme des racines pris en plein calcul.
Ce que l’on voit au Théâtre Nanterre-Amandiers, ce sont des structures hybrides, prolongées par des sculptures imprimées en 3D, qui ne relèvent pas de la pure spéculation visuelle, mais qui modélisent des « mondes possibles » : des écosystèmes entiers qui pourraient émerger, si les conditions atmosphériques s’y prêtaient. Avec Hicham Berrada, le numérique devient un outil de projection écologique, presque politique. L’artiste ne simule pas le vivant, il le met à l’essai. Quitte à ce que l’avenir, au sein de cette boucle hypnotique, prenne une forme étrange. Instable, magnifique, et légèrement inquiétante.

Playing with Fire – Yuja Wang
À la Philharmonie de Paris, Playing with Fire se joue des frontières entre concert, installation et expérience immersive. Équipé d’un casque de réalité mixte, le visiteur se retrouve face à un piano Steinway Spirio qui rejoue une performance de Yuja Wang, tandis que des environnements visuels imaginés par Pierre-Alain Giraud et Gabríela Friðriksdóttir se déploient autour de lui, guidés par la musique de Bach ou de Stravinsky. Images, récits et paysages numériques se succèdent ainsi sans chercher à illustrer. Ils accompagnent, déplacent, parfois même bousculent l’écoute.
Ici, on circule librement, en étant même encouragé à s’approcher, à s’éloigner, et surtout à se laisser happer. Avec Yuja Wang, le numérique agit comme un prolongement sensible du geste musical, transformant l’espace en caisse de résonance élargie. Une expérience qui préfère la tension au confort, et qui assume de jouer, littéralement, avec le feu.

Amanat – Saodat Ismailova
Présentée au Swiss Institute à New York, Amanat s’ancre dans la forêt d’Arslanbob, au Kirghizistan, l’une des plus anciennes forêts de noyers du monde. Son titre évoque ce qui nous est confié et symbolise une responsabilité sacrée qui exige d’être honorée, protégée et transmise. De quoi annoncer la couleur. Structurant l’installation, un film central suit un personnage chargé de récolter des noix sacrées, avant de s’endormir sous les arbres. Le rêve devient alors un espace de circulation entre récits mythologiques, souvenirs collectifs et réalités politiques.
Autour de l’oeuvre vidéo, Soadat Ismailova déploie une installation sonore et un ensemble d’objets (graines, noix, formes symboliques) afin de prolonger l’expérience, sans jamais la figer. Un peu comme si la technologie numérique était ici envisagée comme un espace de transmission, un médium permettant aux images, aux voix et aux gestes de circuler, de se superposer et de persister. Amanat avance ainsi à un rythme lent, presque obstiné, et construit une mémoire qui ne cherche pas à s’imposer, simplement à rester active.