Alors que beaucoup s’accordent à dire que l’IA est la plus grande révolution de notre monde, l’artiste argentin Tomás Saracenos explore depuis vingt ans une intelligence bien plus ancienne : celle des toiles d’araignées, des courants d’air et des savoirs autochtones, redevables elles aussi à cette idée de grand réseau. De là découle probablement sa pratique protéiforme, dont on prend la pleine mesure à l’occasion de son exposition personnelle au Haus der Kunst de Munich.
Et si la véritable intelligence n’avait jamais eu besoin de silicium ? Né en 1973 en Argentine et aujourd’hui installé à Berlin, Tomás Saraceno construit depuis des années des dispositifs pensés comme des plateformes de rencontres écosociales et participatives, qui hébergent et amplifient des formes de savoir régénératif. Un moyen pour lui d’imaginer des modèles de vie collective qui ne reposent plus sur l’extraction, mais sur la réciprocité.
C’est d’ailleurs cette réciprocité qu’il cherche à approfondir au sein des communautés transdisciplinaires qu’il a fondées, dont Museo Aero Solar, la Aerocene Foundation et Arachnophilia, une conviction en tête : non, l’intelligence, distribuée, tissée, célébrée sous toutes ses formes, n’a pas eu besoin d’attendre les data centers pour exprimer son plein potentiel.

Une pratique au carrefour des mondes
Tout commence par une observation patiente du non-humain. Les araignées, que Tomás Saraceno étudie depuis près de deux décennies au sein d’Arachnophilia, le fascinent pour leurs toiles, dans lesquelles il voit des architectures sensibles, capables de capter des vibrations et de les transformer en informations exploitables. À l’entendre, c’est là une première forme d’intelligence collective qui précède, et dépasse très probablement, les réseaux de neurones artificiels, et qu’il a cherché à traduire sur le plan sonore dans Algo-r(h)i(y)thms, une installation saisissante de cordes suspendues qui vibrent en tonalités graves lorsqu’on les pince ou qu’on les effleure.
En parallèle, l’artiste n’hésite pas à lever la tête pour s’inspirer des étoiles, et notamment de la constellation Aerocene, pour concevoir l’air comme territoire commun et imaginer un monde au-delà des énergies fossiles. Deux recherches au service d’une même intuition : il n’existe pas un seul futur possible mais « des futurs au pluriel, ceux des araignées, ceux des communautés, ceux d’autres formes de savoir, » comme le résume l’artiste lui-même pour Wallpaper*Wallpaper*.

Ramener l’art au sein des communautés
Cette conviction prend une ampleur inédite avec l’exposition Ancestral Futures, présentée comme la plus grande retrospective que l’Allemagne n’ait jamais consacré à Tomás Saracenos, qui y déploie près de deux décennies de recherches croisant l’art, l’architecture, les sciences naturelles et les savoirs écologiques traditionnels. Le parcours y réunit évidemment les deux axes principaux de son travail (Aerocene et Arachnophilia), mais également une nouvelle commande, conçue en étroite collaboration avec les communautés indigènes du Red Atacama, aux Salinas Grandes, dans le nord de l’Argentine, dont la lutte contre l’extraction de lithium et ses conséquences sur les cycles de l’eau sont le point de départ d’une œuvre qui déborde largement les murs du musée. Baptisée The Sanctuary of Water, cette oeuvre appartiendra, une fois achevée, aux onze communautés indigènes à l’origine du projet, et non à l’institution qui en a permis la réalisation. Une manière d’habiter le musée (et le monde) autrement.
- Tomás Saraceno, Ancestral Futures, jusqu’au 07.02.27, Haus Der Kunst, Munich.