New York, novembre 2001. Deux mois après le 11 septembre, un jeune galeriste ouvre dans le quartier de Chelsea un espace entièrement dédié à l’art numérique, quand presque personne n’y croit encore. Vingt-cinq ans plus tard, bitforms reste encore et toujours une référence pour comprendre comment l’art et la technologie ont fini par se réconcilier.
Certains anniversaires se fêtent en silence. D’autres, méritent que l’on rouvre les archives. Celui de bitforms appartient à la seconde catégorie. Fondée par Steven Sacks à l’automne 2001, la galerie new-yorkaise célèbre en 2026 vingt-cinq années consacrées à la promotion de l’art digital, à l’art internet et aux formes hybrides que la technologie n’a cessé d’encourager depuis. Un quart de siècle, c’est presque une éternité pour un espace qui a fait le pari, dès le tournant du millénaire, de considèrer le code comme un un médium artistique à part entière. Pour marquer le cap, bitforms a donc réuni dernièrement, lors de Art Basel Miami, sur le stand Zero 10, plusieurs générations d’artistes génératifs, comme pour rappeler tout le chemin parcouru.

Un pari risqué
L’histoire commence mal. Ou plutôt, dans la pire des conjonctures. Steven Sacks, issu d’une famille d’antiquaires et formé au monde des affaires, achève l’aménagement de son local à Chelsea lorsque les attentats du 11 septembre frappent la ville. Il a investi ses fonds propres, sans associé, dans un secteur déjà incertain : l’art contemporain. « C’était un moment incroyablement difficile. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre la réalité de la situation : je démarre une nouvelle entreprise, dans un secteur très difficile – le monde de l’art. Et je fais quelque chose que le monde de l’art commercial n’avait vraiment jamais vu auparavant, une galerie spécifiquement axée sur l’art des nouveaux médias. La catastrophe du 11 septembre a ajouté cet obstacle inimaginable, » explique-t-il dans une interview Right Click Save.
Ouvrir une galerie dédiée aux nouvelles technologies dans ce contexte relevait effectivement presque de l’entêtement. Le nom choisi, toujours écrit en minuscules, résume pourtant une ambition claire : associer le « bit », unité élémentaire de l’information, aux « forms », toutes celles, plurielles et hybrides, que peut prendre l’art. Cette même année, des expositions new-yorkaise et californienne (Bitstreams et Data Dynamics au Whitney, 010101 au SFMoMA) avaient convaincu Sacks qu’un mouvement était en train de naître. Il ne restait plus qu’à lui donner une adresse.

Croiser les genres et les époques
Le caractère pionnier de bitforms tient toutefois moins à un coup d’éclat qu’à sa constance. Là où beaucoup d’espaces dédiés au numérique se sont ouverts puis refermés au gré des modes et des tendances, bitforms a construit, exposition après exposition, un écosystème cohérent, croisant les artistes historiques et jeunes les générations : Manfred Mohr, pionnier de l’art algorithmique présent dès 2002, Casey Reas, présent dès de la toute première exposition en novembre 2001, mais aussi Rafael Lozano-Hemmer, Daniel Rozin et son célèbre Wooden Mirror, ou plus tard Refik Anadol, révélé par la galerie avant sa notoriété mondiale.
Une antenne à Séoul (2005-2007), un déménagement vers le Lower East Side en 2014, un pop-up à San Francisco en 2017… bitforms a suivi les cartes changeantes du marché de l’art sans jamais dévier de sa ligne. Aujourd’hui, les œuvres qu’elle défend figurent dans les collections du MoMA, de la Tate Modern, du Guggenheim ou du Centre Pompidou. La meilleure preuve, sans doute, qu’un pari lancé dans l’incertitude a pu, à sa façon, participer à l’histoire globale de l’art numérique.