Avant de s’imposer dans les musées, l’art numérique trouve sa source dans les bibliothèques. « Book Club » revient sur ces livres essentiels des mouvements créatifs explorant les liens avec les nouvelles technologies. IA, métavers, réalité augmentée… Ces auteurs traitent de tout ! Ce mois-ci, focus sur L’envers de la tech de Mathilde Saliou, qui révèle la face cachée d’une nouvelle forme de magie : la technologie.
L’autrice
Journaliste spécialisée dans les enjeux numériques et environnementaux, Mathilde Saliou enquête depuis plusieurs années sur les angles morts du numérique, là où l’innovation se raconte rarement, voire jamais. Passée par les colonnes du Guardian, de RFI, 20 Minutes ou Les Inrocks, cette féministe convaincue milite pour une meilleure représentation des femmes dans le monde de la tech. Des convictions qui, en 2023, l’incitent à écrire Technoféminisme, un essai-enquête faisant autant le portrait de quelques figures féminines (Ada Lovelace, Katherine Johnson) que le récit d’un monde encodé par et pour des hommes. En parallèle, elle est également l’une des co-signataires d’une pétition pour la cause de la Palestine portées par des anciens de Science Po. Ce qui n’a rien d’un détail.

Le pitch
Le cloud n’est pas dans le ciel. Il est dans les sols, les rivières, les mines, les centres de données. L’envers de la tech – Ce que le numérique fait au monde, publié aux éditions les Pérégrines, part de cette image simple pour fissurer un mythe tenace : celui d’un numérique propre, fluide, dématérialisé. « En fabriquant de beaux outils au design soigné et à l’expérience utilisateur parfaitement millimétrée, la tech masque la surveillance d’ampleur, la manipulation des discours et la destruction du droit du travail que nombre de ses projets entraînent », écrit-elle.
Derrière chaque clic, chaque vidéo en streaming, chaque requête se cache une chaîne matérielle extrêmement énergivore. Avec son ouvrage, Mathilde Saliou explore donc cette face cachée du numérique : l’extraction des métaux rares, la consommation d’eau colossale des data centers, l’empreinte carbone des infrastructures, mais aussi les rapports de pouvoir et les déséquilibres géopolitiques qu’ils engendrent.
Notre avis
En 256 pages, L’envers de la tech évite les deux pièges récurrents des essais sur le numérique : le catastrophisme stérile et l’optimisme technophile. Mathilde Saliou ne dramatise pas, n’accuse pas à l’aveugle. Elle observe, documente, met en perspective. Le livre prend le temps de démonter les discours dominants sur l’innovation et interroge frontalement le solutionnisme technologique, cette croyance selon laquelle la prochaine avancée réparera systématiquement les dégâts de la précédente. En rendant visibles les infrastructures et les chaînes matérielles du numérique, l’autrice oblige à reconsidérer des usages devenus ordinaires. Et rappelle via de nombreux témoignages que la tech n’est jamais neutre, ni immatérielle : elle repose sur des choix industriels, économiques et politiques qui ont des conséquences environnementales et sociales bien réelles.