Réédité à l’occasion de la grande rétrospective Nan Goldin au Grand Palais, Soeurs, Saintes et Sybilles est moins une réflexion sur la processus créatif de l’artiste américaine qu’un récit intime, mythologique et méditatif sur la famille, le deuil et les traumas qui en découlent.
L’autrice
À Washington, en 1953, Nancy « Nan » Goldin naît presque avec un appareil photo dans les mains. Traumatisée par le suicide de sa soeur aînée – qui était alors âgée de 18 ans -, elle développe aux prémices de l’adolescence une certaine mélancolie qui ne la quittera jamais. Peut être est-ce pour cela qu’elle se passionne pour l’ouvrage de Larry Clark, Tulsa, qui chronique la vie de jeunes rebelles mal dans leur peau. Diplômée de l’École du Musée des Beaux-Arts de Boston en 1977, Nan Goldin s’installe ensuite à New-York, et s’impose peu à peu comme une figure majeure de la photographie contemporaine, ne serait-ce que pour cette faculté à capturer les corps en marge des années 1980, ou à brouiller les frontières entre documentaire et confession.
Si elle vit aujourd’hui entre Londres et Paris, ces communautés new-yorkaises n’ont jamais cessée de l’inspirer, au point de les exposer régulièrement dans certaines des institutions les plus prestigieuses du monde, du Whitney Museum of American Art au MoMA en passant par le Centre Pompidou, le Musée de l’Elysée de Lausanne et, jusqu’au 21 juin 2026, le Grand Palais.

Le pitch
Réédité à l’occasion de cette grande monographie parisienne, Sœurs, saintes et sibylles explore la figure de la sœur, réelle et symbolique, à travers une narration fragmentée. Véritable hommage à Barbara, sa soeur disparue en 1965, l’ouvrage intègre des photographies de famille aux dossiers médicaux, multiplie les emprunts à l’iconographie de Sainte Barbara, ose croiser les souvenirs personnels et les références spirituelles. Ce faisant, Nan Goldin parle autant du passé familial que de sa trajectoire propre, faite de rédemption, de deuil et de luttes contre différents types d’addiction.
« Je voulais questionner au travers de ces trois récits le piège de l’enfermement, au propre comme au figuré. L’histoire de sainte Barbara, décapitée par son père pour s’être libérée grâce à la découverte de sa spiritualité. La vie de ma soeur aînée Barbara qui fut enfermée dans différentes institutions psychiatriques pendant la majeure partie de son adolescence pour s’être rebellée contre le conformisme extrême de la société, de l’époque et de la famille. Mes deux séjours en hôpital psychiatrique, le premier pour échapper au piège de la toxicomanie et le second pour me protéger de ma dépression ». Ce que ne dit pas Nan Goldin ici, c’est à quel point cet alliage de photographies et de mots tisse une méditation visuelle sur la perte, mais aussi les abus, les traumatismes, la santé mentale et la résilience. Et interroge : jusqu’où peut-on réparer le passé ?

Notre avis
Parfois brut, mais toujours sincère, Sœurs, saintes et sibylles est à l’image de la carrière de Nan Goldin : sans filtre. De page en page, l’artiste propose ici une véritable plongée dans son intimité, à travers la figure presque mythique de sa soeur. Si le projet part du deuil, c’est finalement une véritable réflexion sur la mémoire, et le désir de reconstruction qui en ressort, dans une sorte d’allers-retours permanents entre l’amour et les blessures, la violence et la douceur, les peines et la tendresse. Mention spéciale aussi aux images, parfois crues, qui ne cherchent pas à séduire, mais à imposer une vérité. Entre le livre d’art et le récit autobiographique, Sœurs, saintes et sibylles apparaît ainsi comme une expérience immersive où l’émotion prime sur la compréhension immédiate. Une lecture dont on ressort forcément troublé.
- Sœurs, saintes et sibylles, de Nan Goldin, 144 pages, Thames & Hudson, 35€.