Pulsions, Le Retour du Jedi, L’Important c’est d’aimer, La Fièvre du samedi soir, My Own Private Idaho ou encore Perfect, Brice Dellsperger ne cesse de revisiter les classiques du cinéma américain. Comment ? En se travestissant, en sublimant les doublures et en retournant des scènes à sa façon, dans un esprit presque homemade, non dénué d’humour. Récemment, le vidéaste s’est également attaqué à la série Dynastie, qu’il dévoile dans le cadre d’une double exposition, à découvrir en Occitanie.
La visite de l’exposition a à peine commencée que Clément Nouet, directeur du Mrac Occitanie, l’affirme, comme pour éviter tout malentendu : « Pour croiser les publics, il était important de travailler avec deux structures régionales : le Mrac Occitanie, à Sérignan, et le Frac Occitanie Montpellier. Le commissaire Éric Mangion, au Frac, a choisi de mettre en lumière quatre œuvres existantes et récentes. Moi, j’ai misé sur une nouvelle production ».
Pour s’initier à l’univers de Brice Dellsperger, ancré dans les questions de genre et d’androgynie, mieux vaut commencer par le Frac et son exposition Boucles, bricoles et miroirs. Diplômé en 1995 de la Villa Arson, à Nice, présent dans la collection du MoMA, à New York, et représenté par la Galerie Air de Paris à Romainville, l’artiste français y dévoile quatre remakes de films de Brian De Palma, réalisés chez lui : Body Double 30, 33, 37 et 40. Ce dernier a d’ailleurs été acquis par l’institution occitane en 2025. Ce qu’on y voit ? Une version singulière d’une scène de Blow Out (1981), qui est lui-même une relecture par Brian De Palma du chef-d’œuvre de Michelangelo Antonioni, Blow-Up (1966).

Le cinéma et son double
Depuis 1995, les œuvres de Brice Dellsperger portent toutes le même nom, Body Double, en hommage au film éponyme sorti en 1984 et à son réalisateur Brian De Palma, mais surtout parce qu’il traite principalement de la notion de doublure et de corps démultipliés. Pour ce faire, il use avec talent de jeux de miroirs et d’effets d’optique, comme dans Body Double 36, référence en la matière, mais aussi Body Double 33 (2014), présenté ici en ouverture. La scène de cinq minutes qu’il rejoue dans cette œuvre provient de Passion (2012), le dernier film du réalisateur américain sorti en salle. Il la dédouble d’abord par un effet de miroir numérique saisissant, puis, dans un second temps, en inversant les rôles des personnages.
Dans Body Double 37 (2020), Brice Dellsperger reprend une scène de Pulsions (1980), film d’horreur teinté d’érotisme, tout comme dans Body Double 30 (2013), où il réinterprète un dialogue dans lequel une femme à la vie sexuelle perturbée s’adresse ainsi à son psychiatre : « Vous me trouvez séduisante ? / Bien sûr / Aimeriez-vous coucher avec moi ? / Oui / Pourquoi ne le faites-vous pas ? ». Dans tous ses remakes, Brice Dellsperger conserve le son originel du film, mais incarne lui-même tous les personnages, dont on retrouve dans les salles certains costumes et décors, notamment ceux de Body Double 41. Il a été spécialement conçu sous forme d’installation pour l’exposition Jean Biche & Sara Forever dans « Le cours des choses », au Frac Occitanie.

À la lisière du kitsch
Au Mrac, Brice Dellsperger s’est plutôt inspiré de scènes de bagarre féminines largement relayées sur les réseaux sociaux, toutes issues de Dynastie. Pour rappel, dans cette série télévisée emblématique des années 1980, deux familles rivales de la haute société d’Atlanta se livrent une guerre pour le pouvoir et le prestige. De manière parfaitement réfléchie, il a confié les rôles principaux à deux célèbres drag queens, Jean Biche et Sara Forever, comme pour rappeler qu’à l’époque les scènes de cascade étaient réalisées par des hommes, comme pour mieux exacerber leur caractère outré, jusqu’à en devenir savoureusement kitsch, le jeu dramatique y atteignant un paroxysme quasi chorégraphique.
Pour mettre en scène cette dimension et en rendre perceptible l’exagération, Brice Dellsperger a imaginé un dispositif immersif constitué de cinq grands écrans, visibles recto verso. L’action circule de l’un à l’autre, en écho au film expérimental des artistes suisses Peter Fischli et David Weiss, Le Cours des choses (Der Lauf der Dinge, 1987), dans lequel, tel un jeu de dominos, chaque action en entraîne une autre de manière fluide.

Simulacres et simulations
En s’inspirant de cette œuvre, Brice Dellsperger fait de « son combat » une scène de conflit perpétuel, glissant d’un écran à l’autre. Les scènes d’action ont été réalisées en haute définition numérique pour en accentuer les gestes et l’intensité, tandis que celles de transition ont été retravaillées pour obtenir un rendu VHS, emblématique des vidéos de l’époque. Elles évoquent les coulisses possibles du tournage de la série, dans un esprit de mémoire. Ici, l’artiste accentue la facticité de ces images devenues cultes, « dans lesquelles le combat devient une performance, la violence un simulacre et le réalisme une illusion fabriquée », conclut Clément Nouet.
En rejouant ces images emblématiques jusqu’à l’épuisement, Brice Dellsperger en révèle la mécanique artificielle et les stéréotypes qu’elles véhiculent. Son travail ne se contente pas de citer la culture populaire. Il la démonte avec ironie pour mieux en exposer les constructions. Entre fascination et distance critique, l’artiste transforme ainsi le simulacre en véritable outil d’analyse.
- Jean Biche & Sara Forever dans « Le cours des choses », Brice Dellsperger, jusqu’au 30.08, Mrac Occitanie, Sérignan.