Pionnier du found footage et père spirituel du clip musical, Bruce Conner a passé sa vie à tordre le cou aux images pour en faire jaillir un tout autre sens. Jusqu’au 18 juillet prochain, la Marciano Art Foundation de Los Angeles lui consacre une exposition majeure. L’occasion de revenir sur la carrière d’un pionnier de la vidéo.
Jusqu’au 18 juillet 2026, la Marciano Art Foundation de Los Angeles accueille Recording Angel, une exposition dédiée à l’œuvre filmique de Bruce Conner, l’une des figures les plus singulières et les moins faciles à saisir de l’art américain d’après-guerre. Organisée par le commissaire indépendant Douglas Fogle, l’événement réunit sept films emblématiques projetés en alternance sur quatre écrans distincts au sein de la Theater Gallery de la fondation. Un dispositif qui n’est pas sans rappeler la méthode employée par l’artiste lui-même, pour qui tout est affaire de coupe, de simultanéité, et de chocs maîtrisés.
Du cultissime A MOVIE (1958), qui assemble des chutes de westerns télévisés, des images de carambolages et des séquences de films softcore sur fond de Respighi, au monumental Crossroads (1976), une méditation de 36 minutes sur l’essai nucléaire d’Atoll Bikini, l’exposition américaine couvre près de cinq décennies d’une pratique filmique aussi cohérente qu’imprévisible.
Recycler, saccager, recréer
Né en 1933 à McPherson, Kansas, Bruce Conner débarque à San Francisco en 1957, attiré par le magnétisme de la scène Beat (Kerouac, Ginsberg, Burroughs). Rapidement, il se fait remarquer pour ses étranges sculptures enveloppées de bas nylon, hérissées d’objets ramassés dans la rue ou chinés en friperie : des roues de vélo, des poupées brisées, des bijoux de pacotille, etc. Des œuvres à la noirceur assumée, bien au-delà du geste néo-dadaïste : pour Bruce Corner, l’Amérique est déjà un champ de ruines ; alors, libre à lui d’en faire l’inventaire. Un premier pas dans l’art qui l’amène doucement à glisser vers la vidéo. Dès 1958, il invente ce qu’il appellera le « film assemblage », une technique de montage rapide où des images venues de partout – de la publicité aux films de propagandes – sont réarrangées dans de nouvelles séquences, chargées d’un sens que leurs auteurs originaux n’avaient probablement pas anticipé. Un vol revendiqué, oui, mais surtout une forme de sample cinématographique.

La référence à cette technique si courante au sein de la création musicale n’est pas anodine ; elle devient même évidente lorsque l’on regarde la carrière de Bruce Conner. Du groupe DEVO à Toni Basil, en passant par Brian Eno et David Byrne, l’Américain est à l’origine d’un tas de clips complètement fous, avant même l’essor du genre lié à MTV. Le rythme, le choc visuel, la fusion organique du son et de l’image… Tout ce que la culture pop des années 1980 revendique, Bruce Corner l’a indéniablement anticipé. Avec, en prime, un sens du montage qui inspirera non seulement l’industrie musicale, mais aussi les artistes visuels eux mêmes, de Douglas Gordon avec son 24 Hour Psycho de 1993 à Christian Marclay, avec The Clock (2010).
Insaisissable, caché derrière des visuels sous LSD, Bruce Conner fait également partie de ces artistes qui, refusant de se faire avaler par le marché de l’art, ont signé certaines de leurs dernières œuvres sous différents pseudonymes ; « Anonymous » ou « Emily Feather », le concernant. On comprend alors que tout, chez lui, est une affaire de recontextualisation, de réinterprétation, et que l’œuvre d’un artiste compte moins que les détournements et les nouveaux récits qu’elle engendre.