Comment interroger les conséquences de l’agriculture industrielle tout en documentant la révolution verte des années 1960 ? Pour le comprendre, il suffit de s’intéresser au travail de Bruce Eesly, photographe allemand dont l’utilisation de l’IA crée un sentiment de confusion et d’absurdité chez le spectateur. Rencontre.
En 2024, l’artiste et jardinier Bruce Eesly présentait aux Rencontres d’Arles sa série Le Fermier du futur, une exposition où chaque photo se veut un document d’archive sur la révolution verte. Jusqu’au moment où, au bout de quelques clichés, le spectateur se rend compte qu’aucune photo n’est vraie ; toutes ont été générées par une IA. Trompeur, le geste fait pourtant sens quand on sait que Bruce Eesly est non seulement un artiste, mais également un militant ayant fait de l’intelligence artificielle une arme de dénonciation écologique.
Derrière l’intérêt et la profondeur de la démarche, une question subsiste : sachant la consommation des ressources nécessaire au bon fonctionnement de l’IA, son approche n’est-elle pas pleine de contradictions ? Oui, tout à fait, et l’artiste l’assume volontiers. Dans cet entretien, il réfléchit ainsi à l’arrivée des nouvelles technologies dans le domaine visuel, à la crédulité et à la tromperie permises par les images, et reconnaît la nécessité de s’approprier les outils technologiques pour en faire des outils artistiques et militants.

Dans votre biographie il est écrit que vous êtes artiste, photographe et jardinier. Diriez-vous que toutes ces activités se mélangent et se nourrissent ?
Bruce Eesly : En Allemagne il y a des jardins qui se nomment les « Kleingarten ». C’est un système qui permet aux personnes d’avoir un espace extérieur à moindre coût où faire pousser des légumes et des fruits. Il y a des quotas à remplir : il est nécessaire d’avoir un certain ombre d’arbres fruitiers, un certain nombre de légumes… Depuis cinq ans, je m’occupe d’un de ces jardins dans Berlin et ce qu’il génère me nourrit pendant quelques mois dans l’année.
Pour apprendre à jardiner j’ai beaucoup lu, notamment des livres sur l’histoire de l’agriculture dans le but de faire pousser les plantes de manière durable et respectueuse de la nature. Cela m’a donné envie de parler de l’agriculture et des problématiques qui y sont liées : le changement climatique, les pesticides, la diminution de la diversité végétale, la disparition des pollinisateurs et des insectes… C’est comme ça que j’ai eu l’idée de mon exposition Le fermier du futur.
Pour cette exposition, vous avez voulu raconter une histoire fictionnelle de l’histoire agricole. En quoi l’utilisation de l’intelligence artificielle s’est-elle imposée à vous comme une évidence ?
Bruce Eesly : En lisant ces livres sur la vraie histoire de l’agriculture, j’ai ressenti un sentiment d’absurdité très fort. En voyant les photos de promotion des quatre plus grosses compagnies agrochimiques du monde – qui sont les producteurs majeurs des graines hybrides -, j’ai été interpellé par la manière dont ils parlent, le vocabulaire utilisé pour mettre en avant la technologie et le progrès, en comparaison au système agricole, plus ancien. Tout cela m’a donné envie d’utiliser la technologie pour jouer avec ce storytelling.
J’ai commencé à me plonger dans leurs vieux catalogues de publicité, puis je me suis naturellement tourné vers l’IA. J’ai commencé en générant des images. En voyant ce que me proposait l’IA, j’ai commencé à écrire cette histoire autour de New Pharma – une entreprise agrochimique fictive -, qui se base sur la vraie histoire de la révolution verte. En suivant la vraie temporalité des inventions agricoles.

D’un point de vue technique, comment s’est déroulée cette collaboration avec l’IA ?
Bruce Eesly : J’ai travaillé Midjourney, une IA générative qui crée des images à partir de descriptions textuelles. Je n’ai pas donné d’images de référence à la machine. À la place, j’ai décrit des scènes en me basant sur des photos qui ont réellement existé, puis j’ai poussé les curseurs de la réalité un peu plus loin afin de rendre ces photos toujours plus absurdes.
Plutôt que de vraiment tout décrire, j’ai voulu me laisser surprendre par l’IA et ce qu’elle allait me proposer. J’avais des idées précises, certes, mais je voulais pouvoir jouer avec ce qui m’était suggéré. À partir de ce que je recevais, j’ai ensuite pu créer des variations, jusqu’à avoir une image que j’estime intéressante. Je pense qu’on pourrait décrire mon processus de travail comme « des essais et des erreurs », dans le sens où j’avais évidemment une direction esthétique et une idée précise de ce qui était « trop » ou « pas assez ».
« Lorsque le spectateur réalise que cette œuvre a été conçue par une intelligence artificielle, un sentiment de malaise s’installe et sa perception s’en trouve modifiée. »
Ce qui rend la perception entre réalité et fiction complexe dans vos photos est justement l’attention que vous avez porté à la beauté des images générées par IA…
Bruce Eesly : Comme l’idée était de reproduire des documents de propagande réels, il fallait que cela soit convaincant et beau, que les images attirent le regard des gens. Pour cela, j’ai joué sur le sentiment de nostalgie en travaillant des couleurs patinées, en mettant du grain. Au début de l’exposition, il n’est pas précisé que ces images sont générées par IA, il y a donc un moment de flottement où le spectateur peut regarder ces photos comme étant authentiques et s’y intéresser à un niveau purement esthétique. Lorsque le spectateur réalise que cette œuvre a été conçue par une intelligence artificielle, un sentiment de malaise s’installe et sa perception s’en trouve modifiée.

Avec Le Fermier du futur vous posez la question de notre crédulité face à l’objet photographique, qu’il soit généré par IA ou pas. Vous questionnez notre capacité à accepter pour vrai quelque chose de photographié, sans prendre en compte la mise en scène ou la manipulation de l’image.
Bruce Eesly : Je pense que les gens qui sortent de mon exposition, ou qui feuillettent mon livre de photos, se sentent trompés – du moins, pendant un court instant. Si vous ne lisez pas les descriptions de chaque photo, vous n’êtes pas certains que ce soit de l’IA. C’est ça l’idée : que les gens se mettent à douter de leurs propres yeux, que ça les fasse réfléchir à cette relation, pas forcément évidente, entre la photographie et la vérité. Jouer avec la tromperie n’est pas une nouveauté en photographie.
Par la suite, j’ai voulu prolonger cette idée en créant une fausse brochure New Pharma – l’entreprise agrochimique -, qui continue à fausser notre rapport à la réalité. D’ailleurs, dès que je voyage, je passe dans les bibliothèques pour glisser un exemplaire de cette brochure dans la section jardinage.
« Ce qui rend l’exposition intéressante, c’est justement le flou entre photos « authentiques » et photos artificielles. »
Est-ce que cette tromperie est toujours bien prise ?
Bruce Eesly : Les retours des visiteurs sont plutôt positifs. Mais ce qui est intéressant, c’est la réaction des professionnels de la photographie, ne serait-ce que parce que les photos ont été générées par IA et qu’elles ont été présentées dans un évènement de photo comme Les Rencontres d’Arles. Un artiste a suggéré que les artistes qui utilisent l’IA devraient être dans un programme à part, histoire d’avoir une séparation claire entre la « vraie » photographie et celle qui utilise l’IA. Pour moi, ce qui rend l’exposition intéressante, c’est justement le flou entre photos « authentiques » et photos artificielles. Le fait qu’il n’y ait pas de délimitation dans les Rencontres d’Arles fait que le spectateur doit interroger ses propres croyances face aux images. Ça n’arriverait pas s’il y avait une section séparée.
D’ailleurs, s’il y avait une section dédiée aux photos générées par IA aux Rencontres photographiques d’Arles ou ailleurs, je ne pense pas que les gens s’y rendraient spontanément (rires). Il en est de même sur les réseaux sociaux, et notamment Instagram. À la suite de la publication des photos de la série Fermier du futur, il y a eu beaucoup de réactions inquiètes autour de la manière dont la photo était décrite sur le poste. Que la photo soit présentée comme une photographie, et qu’il ne soit pas clairement indiqué qu’elle a été générée par une IA, a mis les gens très en colère.

Il est toujours difficile de définir une photo par son mode de création. Certes, votre photo est redevable à l’IA, mais c’est vous qui avez créé ces images. Vous ne pensez pas que le fait de mentionner l’IA tend à faire oublier l’aspect humain et créatif ?
Bruce Eesly : Je pense que c’est bien de catégoriser clairement l’utilisation de l’IA, notamment dans le domaine de l’information et du journalisme. Il faut que nous puissions sourcer les images. Mais dans l’art et le divertissement, pour moi, ça n’est pas vraiment nécessaire.
Votre série photographique critique le fait que la notion de progrès scientifique soit un argument qui autorise tous les excès, notamment dans le domaine agricole. Ceci étant dit, le moyen que vous utilisez pour mener à bien cette critique est l’utilisation d’une nouvelle technologie elle-même très énergivore. Comment gérez-vous cette ambiguïté ?
Bruce Eesly : J’accepte cette ambiguïté. Ce qui est intéressant, selon moi, c’est que nous pouvons faire un parallèle entre la révolution verte et la révolution technologique que nous vivons aujourd’hui. Dans les deux cas, on constate une sorte d’appropriation par les entreprises d’un bien commun, partagé.
Dans le cas de la révolution verte, avant son arrivée, il s’agissait de semences qui pouvaient être replantées et qui étaient auparavant partagées entre les agriculteurs. Il n’y avait pas d’entreprises qui vendaient des semences, il n’y avait pas de monopole qui pouvait être créé à partir de cela. Aujourd’hui, nous avons un capital culturel qui est en train d’être récupéré par les entreprises pour nous vendre ces nouveaux outils censés nous faciliter la vie. En un sens, ça dévalorise également certains métiers artistiques, dans le sens où ils les rendent très faciles et accessibles.
Mais vous utilisez l’IA ! Sans l’IA, vous n’auriez pu faire votre série.
Bruce Eesly : Oui, ce sont les étranges contradictions de cette œuvre. Le Fermier du Futur tente de parler de notre relation à l’environnement, à la durabilité et en même temps, j’ai utilisé une technologie qui est très extractive par nature et qui consomme beaucoup de ressources. Pour toutes ces raisons, depuis cette série, je fais une pause dans l’utilisation de l’IA. Je ne peux pas prôner l’agriculture durable et passer ensuite tout mon temps à générer des millions d’images.
Cela dit, l’intelligence artificielle continue de m’intéresser, et je pense que nous devons nous y intéresser de manière critique, en discuter et travailler dessus, pour mieux la comprendre, même si cela consomme des ressources.