Figurant pour la première fois sur la billetterie du festival, les expériences immersives ont donné cette année une idée un peu plus précise de ce qu’entend être Cannes Immersive : un explorateur de formes, où la technologie sert autant la narration que le collectif. Retour sur une troisième édition riche en propositions.
La compétition immersive, de façon très pragmatique, ce sont neuf expériences immersives de huit pays différents avec un jury tout ce qu’il y a de plus chic : la directrice artistique franco-espagnole Blanca Li, la réalisatrice française Céline Tricart, le compositeur et réalisateur néerlandais Michel van der Aa – grand prix immersif 2025 -, la réalisatrice et productrice anglaise Mary Matheson, ainsi que le réalisateur taïwanais Hsin-Chien Huang. Mais Cannes Immersive, c’est aussi et surtout un espace, situé au troisième sous-sol du très élégant Carlton hôtel sur la Croisette.
C’est là, après avoir emprunté un ascenseur plaqué marbre et or, puis nous être dirigé vers une vaste salle encerclée d’écrans, modulable mais fixe, que se déroule les séances. Autour de nous, seize vidéos projecteurs, des casques VR, des gilets pneumatiques, une estrade et pas moins de quatre-vingt personnes invitées à assister ensemble à trois œuvres différentes par jour. Le mot d’ordre est clair : si Cannes Immersive se doit d’être à la pointe de la création artistique et technologique, l’évènement a également pour ambition d’être un théâtre, où chaque œuvre nécessite une adaptation du lieu.

Aller au-delà des écrans
Chaque œuvre montrée ici implique en effet une nouvelle mise en scène, un nouveau rapport à la narration qui dépasse le cadre de l’écran en deux dimensions, et c’est peut-être là ce qui différencie la compétition immersive du reste de la programmation cannoise. Lorsque vous rentrez dans la salle, vous entrez déjà dans l’œuvre. Loin du fantasme d’une immersion qui n’existerait que dans l’intouchable, la compétition immersive est surtout extrêmement palpable. On tient pour preuve Voooooo-Peeeeee, un film en réalité virtuelle – une « une œuvre de science-fiction expérimentale », selon Hyeunjo Woo et Jiyun Park – au sein duquel nous suivons une femme reconstruite avec des données et habitée chaque scène un peu plus par le son du vide. Le fameux « Voooooo—Peeeeee » !
Exceptionnelle, l’expérience s’appuie sur une interface pneumatique – semblable à un gilet de sauvetage – afin de montrer l’intérieur de notre corps et de nous faire ressentir plus intensément le volume virtuel qui s’étend en son sein. Une fois de retour dans le monde réel, ce que l’on vient de vivre prend encore plus de sens en croisant de loin des spectateurs que l’on reconnait à leur répétition du son « Voooooo—Peeeeee » en boucle.

L’IA toute puissante
La compétition immersive, c’est aussi l’endroit où l’on découvre l’émergence de nouveaux métiers, comme celui de directeur agentic pour Gawd v. The people de Yamil Rodriguez, et Ivan Alejandro Diaz Cardenas. Pour accompagner ce film, où l’IA est un dieu enfantin tout puissant prêt à juger les humains, une estrade a été installée au milieu de la salle. Chacun est libre de s’y installer, voire même de répondre aux questions de GAWD – le Dieu IA.
À l’évidence, les deux créateurs visent à questionner notre conception du divin, à interroger celle que nous avons de l’intelligence artificielle. Il s’agit aussi pour eux de montrer à quel point Dieu et les IA ne sont finalement que des enfants capricieux, dans un geste nourri des théories spinozistes et grandement redevable à Ivan Alejandro Diaz Cardenas, le grand « directeur agentic » du film, qui reste en coulisses dans l’attente que son IA fasse un pas de côté. « Mon métier se situe entre les récits, l’écriture de scénarios et la technologie. Je suis scénariste et développeur de logiciels ; je travaille avec ce nouveau pipeline qui a sa propre agentivité du moment qu’on l’entraine et qu’on la structure. » Il poursuit : « Le Grand modèle de langage est très doué dans la prédiction et dans l’imitation. Mon travail est de lui donner une bonne personnalité, moins robotique et plus humaine. Il faut juste faire attention qu’elle ne s’écarte pas de ses cadres. » Heureusement le GAWD s’est bien tenu !

Le sacre d’Ugo Arsac
Un poil plus classique, Yellowfin de E del Mundo se rapproche sensiblement du cinéma d’auteur dans une sorte de film éco-fantaisiste où l’on suit l’éveil émotionnel d’un personnage à la dérive : Popi, en l’occurrence, qui rentre dans son Indonésie natale après une avoir purgé une peine de prison, découvre que sa femme s’est remariée et décide alors d’errer en mer – un exil qui l’amène à faire toutes sortes de rencontres improbables, dont une sirène. Proche du conte mythologique, Yellowfin a pour principal qualité d’immerger le spectateur à 360 degrés dans un univers total, redevable à des conditions de tournage particulière, l’équipe ayant dû sauter à l’eau avant chaque prise afin de disparaître du champ. Si la prouesse technique est impressionnante, impossible toutefois d’échapper totalement au motion sickness à force de tourner sur sa chaise…
On ne peut heureusement pas faire le même reproche à Katábasis, qui a remporté le prix de la « Meilleure œuvre immersive » et qui propose une plongée dans les entrailles new-yorkaises. Pensée par Ugo Arsac, cette expérience flirte avec les codes du documentaire, multiplie les captations de personnes existantes et s’appuie intelligemment sur des souterrains scannés espace par espace, puis assemblés au sein d’une même carte virtuelle fictive : un mapping géant. Ainsi, chacun peut se déplacer librement tout en vivant un moment particulièrement collectif, renforçant l’idée initiale de cette troisième édition cannoise : non, les genres – cinématographique, théâtral ou documentaire – ne sont pas dépassés par l’immersif. Les voici simplement augmentés, avec la possibilité, presque utopiste, du moins longtemps fantasmée, d’entrer réellement dans un film.