Dans cette série, Fisheye Immersive célèbre ce que l’art vidéo compte de plus singulier et de plus représentatif de notre époque. À ce titre, le film Red River (2026) d’Agnieszka Polska s’impose potentiellement comme l’une des œuvres les plus saisissantes de l’année. Un voyage entre deux continents, deux catastrophes, deux façons de regarder le monde sans pouvoir détourner les yeux.
Jusqu’au 5 juillet prochain, la Biennale de Thessalonique entend être le rendez-vous le plus politique de l’art contemporain avec un fil rouge assumé : le militantisme joyeux, qui explore des sujets tels que le refus des financements liés à l’État israélien, à l’industrie de l’armement et aux énergies fossiles. C’est dans ce cadre qu’Agnieszka Polska présente Red River, une commande inédite qui marque également une rupture dans sa propre trajectoire ; reconnue pour ses œuvres pensées en collaboration avec l’IA, l’artiste polonaise signe ici son premier film en prise de vue réelle.

Du ghetto au volcan
Depuis ses débuts, Agnieszka Polska rassemble des images en mouvement à partir de photographies et de vidéos animées, avec une focalisation toute particulières sur les matériaux d’archive, les images ordinaires qui passent inaperçues, voire même les projets avortés et donc oubliés par l’Histoire de l’Art. Red River prolonge cette obsession, et l’inscrit dans le présent. Comment ? En déployant une déambulation filmique depuis l’ancien ghetto juif de Thessalonique jusqu’à un volcan en Indonésie : deux géographies aux mémoires incandescentes, réunies dans un seul flux de quinze minutes. Mais Red Silver est également une œuvre portée par les publications Instagram du chercheur Muhannad Hariri, qui transforme les images de l’offensive militaire israélienne sur Gaza aperçues en ligne en textes descriptifs. Avec, systématiquement, la même introduction, résumable en une formule : « Today I saw ».
Agnieszka Polska avait confié avant le tournage que l’état émotionnel à l’origine du film tenait elle aussi en une phrase : « Lâcher le monde qui s’effondre, et craindre l’arrivée du nouvel ordre mondial. » Ce vertige-là, Red River le matérialise sans le résoudre, et sans le didactisme qui guette toujours ce type de geste. Car l’artiste se défait ici de l’une de ses armes habituelles : le langage. Première œuvre dépourvu de texte ou de dialogue dans sa pratique, Red River renonce aux mots comme outils médiatatif, pour ne laisser parler que l’émotion brute. Pour celle dont le travail fut longtemps hypnotique, proche de l’ASMR, l’absence de mots devient presque un cri. La rivière est rouge. Le volcan attend. Et quelque part entre les deux, une voix dit : « aujourd’hui, j’ai vu ».