Dans cette série, Fisheye Immersive célèbre ce que l’art vidéo compte de plus singulier et de plus représentatif de notre époque. Ainsi de Baby I’m Yours, Forever, le nouveau film de Janis Rafa, qui transforme une chambre froide en confessionnal et un abattoir en miroir de l’humanité.
Commandée et produite par la Fondazione In Between Art Film dans le cadre de l’exposition Canicula, au Complesso dell’Ospedaletto de Venise – visible jusqu’au 22 novembre 2026 -, cette installation vidéo de dix-sept minutes inaugure le parcours de ce troisième volet de la « Trilogie des Incertitudes » initiée par la Fondation en 2022, et agit comme un avertissement. Ici, aucun corps ne sera laissé indemne. Baby I’m Yours, Forever, c’est une esthétique du malaise assumée, rendue possible grâce à une caméra qui refuse de détourner le regard d’une réalité face à laquelle l’être humain a un peu trop tendance à fermer les yeux.


Dans le froid de l’abattoir, tous les corps se ressemblent
Le dispositif du nouveau film de Janis Rafa, qui envisage son travail comme une forme d’archéologie alternative de notre monde, est aussi frontal que son sujet. Baby I’m Yours, Forever se matérialise en effet sur un immense écran autoportant qui traverse la nef de l’église, baignant l’espace de halos de lumière aux couleurs changeantes ; tantôt rouges, tantôt bleus ou violets, comme pour accentuer la sensation étrange d’être au milieu d’une usine de réfrigération de viande. L’artiste grecque, aujourd’hui basée entre Athènes et Amsterdam, y filme la mort industrialisée, tissant un parallèle aussi direct que dérangeant entre les corps humains et les carcasses animales – difficile, d’ailleurs, de ne pas penser à celles de Chaïm Soutine. Difficile, aussi, de ne pas avoir des haut-le-coeur parfois, face à ce qui apparaît presque comme un rite sacrificiel.
Chez Janis Rafa, l’image ne s’embarrasse d’aucune métaphore superflue. Un homme sort d’une cellule frigorifique, une carcasse animale sur l’épaule. Puis, le même geste est répété, à une différence près : cette fois, c’est un corps humain, recroquevillé contre le dos d’un autre homme, qui est extrait de la même manière. Une mise en scène qui interroge : que reste-t-il d’un corps humain quand plus rien, dans le geste qui le manipule, ne le distingue d’une bête ? On comprend alors que l’intimité, la vulnérabilité et la relation entre les corps constituent les thèmes centraux d’une vidéo quasi-philosophique, troublante, voire perturbante, mais ô combien nécessaire pour nous forcer à regarder ce que nous préférons habituellement ignorer.