Dans cette série, Fisheye Immersive célèbre ce que l’art vidéo compte de plus singulier et de plus représentatif de notre époque. À ce titre, le film They’ve Got Your Eyes de l’artiste écossaise Rachel Maclean tombe à point nommé et interroge les égos à l’ère de l’IA… qui ne sont pas si récents.
Au cœur du Locarno Film Festival, le cinéma d’auteur cohabite depuis toujours avec des propositions plus expérimentales, glissées dans les interstices de la programmation. Pas étonnant donc que la 79ème édition de l’événement helvétique ait ouvert l’une de ses séances avec They’ve Got Your Eyes de Rachel Maclean. Aux côtés des longs métrages en lice pour les Pardi, ce court métrage de dix-neuf minutes, particulièrement détonnant, apporte en effet une proposition hybride, née d’un dialogue tendu entre les codes de la performance et les modèles d’IA entraînés sur les propres archives de la réalisatrice écossaise. Qui en profite pour questionner de vieux mécanismes.

Un miroir qui vous ressemble un peu trop
Le postulat de départ tient en une poignée de mots, mais l’ironie qu’il charrie est pour le moins perturbante. « They’ve got your eyes » (« Ils ont tes yeux », en VF) sonne comme un compliment attendri que l’on adresse aux heureux parents d’un nouveau-né. Ici, il désigne plutôt un vol. Celui d’une manière de voir, de capter, de digérer puis de recracher tout un corpus par une machine.
Le film suit « The Gentleman », un inventeur victorien recyclé en techbro’ contemporain, qui met au point un procédé censé faire naître des fées à partir de presque rien. Sa fierté vacille dès lors qu’un concurrent capable du même prodige apparaît, avec nettement plus de talent et de compétences. La rivalité masculine, exacerbée par une bonne grosse dose d’orgueil scientifique, s’installe alors comme moteur de l’intrigue. Les fées, elles, ont bien compris le jeu, et flattent leurs créateurs de platitudes bien senties, tout en grignotant, syllabe après syllabe, le vocabulaire même qui leur a donné vie. En plus d’avoir signé le scénario et d’être derrière la caméra, Rachel Maclean y interprète tous les rôles, des Gentlemen aux fées, via des modèles génératifs façonnés à son image, précisément dans l’idée de donner vie à une œuvre où tout le monde a les même yeux ; les siens, en l’occurence.

Devenir une succession de données
À cet instant, vous vous demandez sûrement : « mais pourquoi se placer du point de vue de l’ère victorienne pour parler de l’IA ? ». Là aussi, rien n’est laissé au hasard. Les deux époques partagent une même ivresse du progrès, la même conviction que l’invention rachète tout, y compris les pires excès. En superposant un laboratoire d’antan et un data center d’aujourd’hui, l’artiste interroge moins la technologie elle-même que les egos qui la façonnent.
They’ve Got Your Eyes prolonge une trajectoire amorcée avec son projet de 2024, DUCK, où Rachel Maclean utilisait déjà le deepfake pour mêler son visage à celui de plusieurs acteurs ayant incarné James Bond. Depuis, la costumière qu’elle était a troqué une partie de son attirail pour des modèles entraînés sur son propre corpus visuel, lui permettant ainsi de travailler à partir de ses propres données, d’être à la fois l’origine et le résultat, dans un vertige presque infini d’autoréférences. Comme un algorithme qui s’entraîne sur lui-même, ad vitam aeternam ?