Dans cette nouvelle série, Fisheye Immersive célèbre ce que l’art vidéo compte de plus singulier et de plus représentatif de notre époque. À ce titre, El Cruce de Felipe Romero Beltrán, découvert à l’occasion de la monographie accordée à l’artiste par le Carré d’Art – Musée d’art contemporain de Nîmes, incarne cette hybridation entre cinéma, pratique artistique et mise en lumière des questions sociales.
Jusqu’au 3 mars prochain, le Carré d’Art – Musée d’art contemporain de Nîmes, rend hommage au travail de l’artiste colombien Felipe Romero Beltrán, qui jongle entre photo d’art, documentaire et vidéo. Présenté dans le cadre de cette rétrospective, El Cruce, traduit la pratique protéiforme de l’artiste, entre dénonciation et moments suspendus.

Politiser l’art
Déployé sur cinq écrans, le projet – qui vient en complément d’une série photographique -, invite le spectateur à interroger la notion de frontière. En faisant du fleuve Rio Bravo son protagoniste, l’œuvre rappelle que le silence des cours d’eau comme celui des limites imaginaires gouvernementales fait parfois plus de bruit que les hommes eux-mêmes. Explorant les logiques du passage irrégulier des migrants entre le Mexique et les États-Unis – c’est également le propos de Cumulus de Morakana, tout juste récompensé par le Lumen Prize -, El Cruce insuffle de la poésie à la politique, sans jamais négliger sa brutalité.

Renouer avec le sacré
Dans les images de Felipe Romero Beltrán, les délimitations géographiques et la violence de la réalité migratoire ont remplacé les croyances divines d’antan. La crue n’est plus le résultat des caprices des dieux, mais du barrage de La Amistad, construit au 20ème siècle. Une transformation lente du rapport au fleuve documenté ici par l’artiste ; lequel multiplie les entretiens : avec des migrants revenant sur les changements linguistiques, des Mexicains établis à proximité de la frontière américaine sans intention de la traverser, mais aussi avec ceux qui tirent profit d’une situation terrible, pour tenter de survivre à leur manière.
Il y a dans El Cruce tant de façons d’appréhender le Rio Bravo que l’on ne peut qu’être fasciné par ces scènes qui intercalent différents moments de vie du fleuve, tel un baptême protestant ou une compétition de pêche entre les États-Unis et le Mexique au niveau du barrage. On y voit là un regard précieux sur la vie politique, mais aussi sur le quotidien d’un espace sacré devenu maudit.