Dans cette série, Fisheye Immersive célèbre ce que l’art vidéo compte de plus singulier et de plus représentatif de notre époque. À ce titre, le film Modératrice de Joséphine Berthou, sonne comme une évidence, car à l’intersection exacte de la narration, de l’expérience musicale et de la réalité sociale.
Découverte dans le cadre de l’exposition Oscillations, visible jusqu’au 28 février à la galerie parisienne Les filles du calvaire, Modératrice documente les coulisses d’un métier méconnu, et pourtant au cœur de notre époque connectée : modérateur.ice sur les réseaux sociaux. Ce job, c’est celui de Clémence, une jeune femme faisant partie de ces visages anonymes qui scrutent l’immense flot d’images sur le web pour trier tant bien que mal ce qui tient de la violence, de la haine ou de l’effroi. Alors que l’écran clignote, que le clic se machinalement et que, peu à peu, l’âme s’érode, deux questions émergent : qu’entend-on quand on censure le monde ? Que chante-t-on quand on est au bord du burn-out ?

Quand le quotidien devient opéra
Avec Modératrice, étiré sur vingt-sept minutes, Joséphine Berthou ne filme pas seulement une profession : elle dissèque une exposition prolongée à l’horreur et au non-sens, où la frontière entre l’humain et l’automate se fissure. « J’observe comment les images violentes que l’héroïne scrute tous les jours l’affectent, résume la vidéaste et cinéaste formée entre Genève et Paris. Comment notre société en est arrivée à engager certaines personnes pour regarder ce genre d’images ? Les intelligences artificielles ne peuvent pas remplacer le cerveau humain sur certaines « subtilités » de langage. Les modérateurices qui témoignent aujourd’hui de leur expérience ont souvent des symptômes de stress post-traumatique au même titre que les soldats revenant de zones de conflits. »
En prime, il y a la musique, dramatique, parfois même un peu kitsch. Logique quand on sait que ce film a depuis le départ été considéré par Joséphine Berthou comme une comédie musicale. Clémence y chante son désarroi, appelle ses amis, imagine un ange gardien. L’oeuvre devient ici un instrument de vérité, insufflant de l’humanité à ces travailleurs du clic, ces entités complètement invisibilisées, et pourtant si essentielles. Modératrice n’est pas un simple portrait de travail : c’est une mise en lumière de l’ombre, et, plus largement, de la violence du web, aussi cachée et modérée soit-elle.