Dans cette nouvelle série, Fisheye Immersive célèbre ce que l’art vidéo compte de plus singulier et de plus représentatif de notre époque. À ce titre, Syncope de Sojung Jun s’impose comme une méditation visuelle et sonore sur les interstices du pouvoir, de la mémoire et du souffle.
À première vue, Syncope semble s’inscrire dans cette tradition de l’art vidéo qui use du montage, du rythme et du corps pour suggérer ce qui ne peut être dit. Mais le film de Sojung Jun, présenté dans le cadre de l’exposition La géopolitique des infrastructures – Perspectives contemporaines au M HKA d’Anvers, glisse très vite vers une strate plus profonde. Non, il ne s’agit pas d’un simple collage d’images, ni même d’un geste poétique flottant. Syncope, c’est un espace de respiration incertaine, un battement irrégulier qui épouse les contradictions du monde contemporain et qui a permis à son auteure d’être sélectionnée pour le « Prix des artistes coréens 2023 » au Musée national d’art moderne et contemporain de Séoul.
Le mot « syncope » renvoie à la perte soudaine de conscience, à cette rupture dans le flux normal du vivant. Mais en musique, c’est aussi un décalage, une tension rythmique qui bouscule l’attendu. Ce double sens irrigue l’œuvre de Sojung Jun. Ainsi qu’elle le résume sur le site du centre de recherches Afterall. « Cette œuvre retrace les voyages de personnes qui ont parcouru le monde à la recherche du son, croisant leurs expériences avec les déraillements de trains, le mouvement des plantes, le temps du gamelan, les transformations et les changements des corps dans les mythes, ainsi que le mouvement et la transformation des données, percevant ainsi des vitesses éloignées de la modernité ».

Une éloge de la vitesse politique
Dans les œuvres de Sojung Jun, les récits personnels et les mythes se télescopent avec les logiques industrielles et les architectures de contrôle. En ce sens, Syncope ne fait pas exception. Conçu comme un flux fragmenté d’images et de sons, le film juxtapose des scènes de respiration assistée, des séquences d’autoroutes désertes, des voix étouffées, des fragments de récits intimes dans une lumière blafarde, presque clinique, qui fait émerger le goût de l’artiste pour l’élan technologique, mais aussi et surtout humain. « Cette œuvre reflète mon intérêt de longue date pour le mouvement, le temps et la vitesse. Elle s’intéresse à la manière dont diverses entités, échappant au temps moderne et à la vitesse singulière, opèrent avec différentes perceptions du temps, capturant ce phénomène par le son, » confie-t-elle.
Syncope détourne la notion même d’infrastructure. Ici, ce ne sont plus les ponts, les ports ou les câbles de données qui importent, mais bien les flux invisibles qui traversent les corps : l’air, le rythme cardiaque, la voix. Dans un monde saturé de réseaux techniques, Sojung Jun interroge la part résiduelle du vivant, cette zone fragile que ni l’algorithme ni la machine ne peuvent totalement absorber.

Une réappropriation du temps et du corps
Il y a également quelque chose d’éminemment politique dans cette approche. Au sein d’une époque marquée par les crises (qu’elles soient sanitaires, énergétiques, écologiques ou sociales), la simple capacité à respirer devient un enjeu de survie, un acte de résistance même. « Quand je pense au sens de la vitesse en Asie, je repense aux expériences rapides de l’impérialisme, de la modernisation, de la colonisation et du capitalisme, qui laissent des traces et créent une force motrice du changement, » détaille-t-elle.
D’ailleurs, pour cette oeuvre, comme elle le confie à After All, Sojung Jun a « réfléchi à l’inscription de la diaspora des femmes asiatiques, à la notion spatio temporelle d’Asie et aux moyens de transcender la distinction dichotomique d’une mondialisation motivée par la localité ou le capital ». Une manière pour elle de parler de sa région natale. « En m’éloignant de la fiction ou du fantasme de l’Asie telle que la nomme l’Occident, je pouvais évoquer l’Asie comme une méthode plastique. Cette œuvre nous rappelle les récits de corps futuristes transformés dans les œuvres d’autrices de science-fiction coréennes comme Kim Choyeop. » Et c’est peut-être là que Syncope résonne le plus fortement avec notre présent : dans sa manière d’articuler une critique sourde des systèmes de contrôle tout en maintenant ouverte une brèche poétique, un espace de réappropriation du temps et du corps.