Avec CP Remixed, Damjanski engage un dialogue artistique avec une icône culturelle : le Centre Pompidou. Présentée sous forme d’application iPhone, l’œuvre in situ invite le visiteur à pointer sa caméra vers le musée pour voir sa façade iconique se transformer, grâce à l’IA, en une sculpture numérique. Ce geste prolonge la vision des créateurs d’un bâtiment pensé comme un cadre évolutif plutôt qu’un monument figé.
Pourquoi projeter l’IA sur un bâtiment plutôt que sur une toile ou un écran ? Parce que l’architecture impose sa présence, engage le passant et transforme l’expérience en un acte à la fois public et physique. Entre les mains de Damjanski, le Centre Pompidou devient ainsi acteur, matière première, scène vivante pour l’expérimentation. Hélas, le musée n’a pas goûté l’hommage, exigeant le retrait de l’œuvre, au nom de ses droits de marque et d’auteur. Ironie du sort pour une institution qui prône un espace « pouvant être repensé par le personnel comme par les visiteurs »… Rencontre avec l’autoproclamé « sculpteur d’applications », qui se plaît depuis la fin des années 2010 à transformer les musées à l’aide de la réalité augmentée.
Pourquoi utiliser l’IA pour intervenir sur un bâtiment plutôt que sur une surface plus classique ? Qu’est-ce que l’architecture apporte que les autres supports n’offrent pas ?
Damjanski : En tant que « sculpteur d’applications », les applis sont un peu mon « canevas ». Pour ce travail, je suis parti de l’approche anti-monumentale du Centre Pompidou et de l’idée de ses architectes, c’est-à-dire un musée conçu comme une structure pouvant évoluer en permanence. C’était le point de départ idéal pour transformer cet édifice en une œuvre qui bouge – certains diraient en « pièce générative ». L’IA est l’outil qui permet de créer d’innombrables variantes ou remix de cette icône.
Le Centre Pompidou est un des édifices les plus reconnaissables de la capitale. À quel point ton projet dépend-il de lui, par rapport à l’idée de remixer n’importe quelle façade ?
Damjanski : Tu m’as démasqué (rires) ! L’une de mes prochaines créations permettra justement de remixer n’importe quel bâtiment. Mais pour commencer, c’est bien le Centre Pompidou qui m’a inspiré, à cause de son design si particulier. Ce n’est pas seulement un symbole parisien, c’est l’une des constructions les plus emblématiques au monde. Un point important ici est que les tuyaux du musée ne sont pas seulement décoratifs : ils rendent visibles les systèmes vitaux du musée. Remixer la façade, ce n’est donc pas juste changer l’aspect extérieur mais travailler sur l’anatomie même du lieu.

Ton travail vit souvent dans des applis, navigateurs, téléphones. Ce projet prolonge-t-il ce fil-là, ou s’en détache-t-il ?
Damjanski : Dans ma pratique, je définis l’appli à la fois comme une sculpture et comme un outil pour créer des sculptures. Quand j’ai bossé sur MoMAR en 2018 (une application de galerie en réalité augmentée visant à démocratiser les espaces d’exposition physiques, ndlr) et assisté au vernissage du tout premier show, Hello, We’re from the Internet, j’ai pris conscience de l’aspect spatial généré par l’utilisation du téléphone. Beaucoup de ce que je fais naît dans le rapport entre l’espace physique et l’espace numérique. De ce point de vue, CP Remixed approfondit justement cette recherche.
L’IA prend la vraie façade comme point de départ. Comment vois-tu la limite entre transformer et effacer l’architecture ?
Damjanski : Personnellement, j’aime beaucoup cette tension. Je trouve même que ce travail prolonge la vision de Renzo Piano et Richard Rogers , qui envisageaient le Centre Pompidou comme une « structure en perpétuelle évolution, un Meccano, un terrain de jeu pour petits et grands » – ici, le musée devient encore plus une infrastructure publique, ouverte et modulable. Plus généralement, j’aime l’idée qu’une couche numérique puisse permettre de revisiter, modifier ou même détourner des choix architecturaux qui nous ont été imposés, pour leur donner une nouvelle vie, selon nos envies ou les tendances du moment.

Le Centre Pompidou est désormais fermé pour quelques années. Ce projet commente-t-il cette absence ou profites-tu simplement de l’occasion ? Quelle est la nuance ?
Damjanski : L’idée a germé quand je donnais une conférence au Centre Pompidou durant le festival Moviment puis Beyond Matter en 2023. Tout s’est précisé lors d’une discussion avec Jeremy Bailey à Medellín en 2025, où nous étions pour une expo collective. On parlait justement de la période où le musée serait fermé. Cette fermeture a clairement inspiré l’idée de « continuer » le musée pendant cette pause.
Tu demandes aux gens de se placer devant un bâtiment et de lever leur téléphone. Qu’est-ce que ce geste physique change, par rapport à tes autres œuvres sur applis ?
Damjanski : Selon moi, ce geste est essentiel, car il positionne la personne face à l’objet : on entre en relation directe. Avec CP Remixed, l’interaction se joue à plusieurs niveaux . Avec l’objet réel, le musée, l’œuvre virtuelle affichée sur l’écran, le programme lui-même, voire entre les utilisateurs, pendant qu’ils s’en servent.

Tu guides beaucoup ce que génère l’IA ? Tu sélectionnes, tu limites, ou tu laisses carte blanche ?
Damjanski : Je ne sélectionne pas le résultat final, mais les sorties suivent un ensemble d’instructions, à la manière d’une œuvre générative. La photo du musée sert notamment de base. L’extérieur du bâtiment fonctionne presque comme un schéma anatomique, où chaque couleur de tuyau révèle une fonction : le bleu, c’est la climatisation ; le jaune, l’électricité ; le vert, l’eau ; le rouge, la circulation, les ascenseurs et les escalators. L’IA n’a donc pas carte blanche. Elle travaille plutôt à partir de cette anatomie existante, ce qui garantit que chaque remix reste ancré dans l’identité de l’édifice plutôt que de la remplacer.
L’institution n’a pas accueilli le projet à bras ouverts; tu as reçu une mise en demeure. Est-ce que ce conflit fait désormais partie de l’œuvre ?
Damjanski : Je pense que l’application fait elle-même partie d’une réflexion plus large dans ma pratique sur la question de savoir si les institutions culturelles appartiennent vraiment au public et ce que signifie réellement la participation publique. À ce stade, la décision de maintenir l’application disponible devient inévitablement partie intégrante de l’œuvre. Le projet portait déjà sur le fait de permettre aux spectateurs d’intervenir sur un lieu public emblématique. Lorsque l’institution tente d’empêcher cette intervention, les questions d’accès, de propriété et de contrôle deviennent forcément plus pressantes. Je me demande même si je ne devrais pas ajouter la lettre aux images de présentation sur l’App Store.


Quid de la suite ? Est-ce une méthode que tu pourrais appliquer à d’autres bâtiments, d’autres villes ? Ou est-ce unique, uniquement lié à ce lieu et à ce moment précis ?
Damjanski : Il y a deux idées principales qui émergent de ce travail. Premièrement, élargir le concept à d’autres constructions et proposer des remix via une autre appli – cette fois, sans lien avec un site précis. Deuxièmement, créer davantage d’œuvres sculpturales « site-specific » dans d’autres villes ou pays.
En ce moment, je travaille sur une pièce à Saint-Tropez, inspirée entre autres par mes rencontres inattendues avec l’art kitsch dans certaines galeries là-bas. Attention, il y a aussi de l’art excellent par exemple à la Galerie Helvetia 1575, mais j’ai vu tellement de kitsch que ça m’a vraiment troublé.